08 Jan

« Ma permission équivaut à un billet de départ … mon tour est arrivé »

Cette nouvelle lettre de Jules Mortreux, adressée à son frère Léon, est datée de Paris du 8 janvier 1915 … 4 jours après la mort de leur frère Pierre Mortreux. Mais Jules et Léon ne savent pas encore que Pierre a été tué à la bataille de Steinbach en Alsace le 4 janvier 1915.

Jules parle de son frère Pierre au présent, comme s’il était encore vivant.

Nouvelles récentes de Pierre, il est à la peine ! Je ne lui dirai pas que j’ai eu quelques jours de permission. Il fait froid par là et ils marchent de l’avant, vers où ?

A ce moment-là, Jules et Léon savent seulement que leur frère Pierre Mortreux se bat en première ligne contre les allemands dans l’Est de la France. 

« Mon tour est arrivé »

Hasard ou pas, Jules et Léon ont bénéficié d’une permission. Tous deux ont passé quelques jours fin décembre à Paris sans pouvoir se voir. Jules et Léon savent aussi qu’ils vont très bientôt partir à nouveau sur le Front affronter l’ennemi.

Il y a tout juste cent ans, ce vendredi 8 janvier 1915, Jules écrit : « mon tour est arrivé »

Ma permission équivaut donc à un billet de départ (puisque seuls y ont droit ceux qui ont été évacués et qui repartent) mais enfin, j’en aurai toujours profité, malgré moi presque par hasard.

Jules Mortreux

Jules Mortreux

Léon Mortreux

Léon Mortreux

 

Lettre de Jules Mortreux à son frère Léon Mortreux, le vendredi 8 janvier 1915

« j’étais déjà tout joyeux du heureux hasard qui nous réunissait lorsque j’ai su que tu venais de partir la veille ! Malchance ! »

 

Dans cette lettre, jouant avec des phrases en anglais, Jules Mortreux parle de la guerre, comme « d’un film », dont le scénario lui a « déjà sauvé la vie une fois. »

 la Compagnie dont je devais faire partie a été complètement whiped-out dès son arrivée sur le front.

Correspondance de guerre, il y a cent ans …

Vendredi 8 janvier 1915 – Paris
Mon cher Léon,

Tu vas certainement être étonné de recevoir un mot de moi de Paris ! Je le fus encore plus lorsque j’ai su subitement lundi à midi que j’étais possesseur d’un titre de permission de 6 jours (y compris le voyage).

J’ai profité d’une erreur, car, figure toi que j’étais noté comme évacué ! Seulement, comme en ce moment, au moment des départs de renforts c’est la délation complète (pour celui qui ne partira pas) j’ai de suite été signalé et aurai certainement une explication en rentrant.

Je n’aurai pas de mal à prouver ma bonne foi, et tout ce que je peux gagner est de faire partie, comme punition du prochain renfort. Ce qui ne change rien puisque mon tour était arrivé !

Mon premier mot en arrivant ici fut de te réclamer (mardi midi), j’étais déjà tout joyeux du heureux hasard qui nous réunissait lorsque j’ai su que tu venais de partir la veille ! Malchance !

J’ai de suite pensé à distraire un jour sur mes 4 pour aller te voir, mais ton adresse ne nous est arrivée qu’hier soir, et je repars ce soir. De plus, j’ai eu juste le temps pour régler et acheter quelques petites affaires et prendre des nouvelles des copains dont la plupart ont disparu.

De plus cela faisait des formalités, il fallait que j’aille au bureau de la Place me faire donner un nouveau titre de permission, et quelles sont les heures de train pour Fontainebleau ? Il aurait fallu que j’aie quelques heures de plus ce qui nous aurait permis de prendre un arrangement.

On m’avait remis ta lettre du 30 juste à mon départ, et comme tu m’annonçais une permission de 8 jours tu comprends que j’ai été déçu à mon arrivée, enfin, j’ai eu de tes bonnes nouvelles en détail, et nous pouvons toujours nous dire au revoir par correspondance ; il est vrai que cela n’est pas tout à fait la même chose.

Je vois que tu as eu à Paris ma lettre expédiée à Vimoutiers, nos souhaits se sont donc croisés en route. Merci pour ceux que tu m’offres.

Je ne crois pas que le film interprété en soit réellement un, en tout cas, il m’aura toujours sauvé la vie une fois puisque comme je crois te l’avoir dit dans ma dernière missive la Compagnie dont je devais faire partie a été complètement whiped-out dès son arrivée sur le front.

Ma permission équivaut donc à un billet de départ (puisque seuls y ont droit ceux qui ont été évacués et qui repartent) mais enfin, j’en aurai toujours profité, malgré moi presque par hasard.

Merci pour la partie de ta lettre en Anglais (plus correct que le mien) qui m’a vivement intéressé ; je ne connaissais pas l’expression « month water ».
Que n’es-tu resté un jour de plus ici !

Nouvelles récentes de Pierre, dont Berthe me dit te parler, il est à la peine ! Je ne lui dirai pas que j’ai eu quelques jours de permission. Il fait froid par là et ils marchent de l’avant, vers où ?

You don’t need any particulars about here. You were recently a good eyes-witness et you certainly take notice that it is always the same “Overshipping and idle life”. Dad told me than you went always out, perhaps in account of that. I quite agree ! The stamp idea was perhaps a good one but in account of the organization it is any benefice left ! You saw certainly, don’t you ?

Allons, au revoir mon vieux Léon, je termine en t’embrassant affectueusement et en regrettant encore de n’avoir eu le plaisir de te voir ou la possibilité d’aller jusque Fontainebleau. Ecris moi à Rodez en me disant comment tu as trouvé ton dépôt, son esprit. Ça m’intéressera. Mais ne tarde pas car j’ai dans l’idée que je ne sécherai plus longtemps là bas maintenant. Je n’avais d’ailleurs jamais songé que je verrais le Nouvel An dans l’Aveyron.

Encore cheer up et good bye, your beloved et truly brother
Jules Mortreux

J’ai encore quelques courses à faire, il faut que je cavale, je me suis fait photographier avec 2 copains ! Farewell
Les piles envoyées à Pierre sont arrivées déchargées par l’humidité – A titre d’avis.
Tu as parait-il acheté un sac de couchage, épatant !