29 Mai

Quand les auteurs écrivaient sous les dictatures : la littérature du silence

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Qu’est-ce que la littérature ibérique ? Pour son trentième anniversaire, la Comédie du livre a décidé de mettre l’Espagne et le Portugal à l’honneur. Isabel Alba, Aníbal Malvar, Miquel de Palol, Víctor del Árbol, Keko, Pedro Rosa Mendes ou encore Lucía Extebarria vous donnent rendez-vous dès aujourd’hui au coeur de Montpellier. Même si l’histoire a tissé des liens entre la péninsule ibérique et la capitale héraultaise, peu de Français connaissent réellement cette littérature, imprégnée par les tragédies du XXe siècle.

« La nouvelle génération d’auteurs a grandi avec le silence. » Le silence de leurs aînés sur les années noires de l’Espagne et du Portugal Franquisme, guerre civile, dictature des généraux… « C’est une histoire non-dite, explique Sophie Savary. Leurs parents et leurs grands-parents n’en parlaient pas. » Passionnée de littérature hispanique, Sophie Savary est devenue agent littéraire de vingt auteurs espagnols. Elle accompagne aujourd’hui à la Comédie du Livre ces nouvelles plumes, qui tentent de se saisir de leur histoire.

Roman noir

Sous les dictatures, les auteurs espagnols et portugais parlent du quotidien par des chemins détournés, par des métaphores et des paraboles. De cette liberté bafouée est née une incroyable créativité, s’émerveille Sophie Savary. « Carlos Zànon l’exprime très bien dans l’un de ses articles : la déroute et la censure génèrent la rébellion, la révolte littéraire. » Une littérature noire voit le jour, pour parler du mal qui ronge le pays, sans finir en prison. Elle rouvre un petit espace de liberté, permet de critiquer en dehors du politique. Cette tradition est longtemps restée vivace : la péninsule ibérique a produit quelques-uns des auteurs de polar les plus lus d’Europe, comme Alicia Giménez Bartlett (née en 1951), présente à la Comédie.

« Franco est mort en 1975. La parole aurait pu se délier. Pourtant, beaucoup d’auteurs ont continué à se censurer, raconte Alain Barbara, trésorier de l’association montpelliéraine Hispanothèque. Francisco Gonzàles Lesdesma (1927 – 2015), l’un des grands écrivains espagnols, n’a jamais écrit explicitement sur Franco. »

En comparaison, la nouvelle génération s’empare aujourd’hui de ce sujet sans prendre de gants. « L’Histoire a encore beaucoup d’influence sur les jeunes auteurs, remarque Tito Livio Santos Mota, enseignant de portugais et président de l’association Casa Amadis, dont l’objectif est la diffusion de la culture lusophone. Au Printemps des comédiens [du 10 au 28 juin à Montpellier] viendra Tiago Rodrigues. Il est né au moment du retour de la démocratie au Portugal. Pourtant, il se consacre à la question de la transmission de la mémoire. » Aussi bien côté espagnol que portugais, les trentenaires prennent le stylo pour poser les questions auxquelles leurs parents ne répondent pas et pour s’interroger : comment avons-nous survécu à cette sanglante histoire et qu’avons-nous fait de notre démocratie retrouvée ?

Tournés vers l’avenir

« La littérature ibérique ne se limite pas à l’Histoire », rappelle Marc Osseguine, président de l’association Les Amis du Grain des mots. La librairie montpelliéraine accueille la moitié des auteurs ibériques présents à la Comédie. Elle consacre plusieurs étagères à ces auteurs. « C’est une littérature extrêmement vivante, qui explore, qui déstabilise son lecteur. Les auteurs ibériques sont en prise directe avec ce qu’il se passe aujourd’hui dans leurs pays, ils ne parlent pas que du passé. »

L’auteur galicien Aníbal Malvar, qui vient présenter à Montpellier La ballade des misérables, fustige régulièrement les autorités espagnoles, dans les colonnes d’El Mundo et de Crònica. Il écrit sur le terrorisme, l’immigration, mais aussi la place de la langue galicienne qui est la sienne. « Beaucoup d’auteurs signent des chroniques dans les journaux, dans lesquelles ils se positionnent sur l’actualité et ça ne plaît pas toujours », s’amuse Marc Osseguine.

 

Les dictatures ont inspiré les écrivains, notamment les poètes. Teresa Rebull, figure de la littérature de la guerre civile espagnole, s’est éteinte il y a tout juste un mois et demi. Le poète montepllierain François Szabo lit et traduit Paisatge de l’Ebre, l’un des grands poèmes en langue catalane, qui évoque les disparus de la guerre.

LISA MELIA