20 Déc

Journalisme : 2019, annus horribilis

Violences, précarité, dérapages, course à l’audience. L’année qui s’achève n’a pas été la plus brillante pour le métier de journaliste.

Photo : Christophe Petit Tesson / MaxPPP

Mon métier, celui que j’exerce depuis presque 30 ans déjà, celui que j’ai toujours voulu faire, depuis tout petit, sans même savoir à l’époque en quoi il consistait, ce métier-là et ce qui l’entoure se sont particulièrement dégradés. Et 2019 a bien fait son oeuvre.

L’année qui s’achève aura été compliquée pour ce métier que j’adore (toujours). Elle me pousse à quelques réflexions que des collègues ne partageront pas (ou pas toutes) mais que je veux ici argumenter.

Avant toute chose, comme je l’ai toujours fait sur ce blog, la défense du métier de journaliste n’est pas, pour moi, un réflexe corporatiste. La liberté de la presse, le pluralisme, l’exercice libre et entier de ce métier sont des piliers essentiels dans une démocratie. Les barrières à l’exercice du métier mais aussi les simulacres de journalisme (j’y reviendrai plus loin) sont des obstacles à un accès libre à une information vérifiée et recoupée pour chaque citoyen qui le souhaite.

Insultes, coups, interpellations, jugements…

L’année aura été marquée par une forte augmentation de la violence envers les journalistes en France. Certes, dès la fin 2018 et les premières manifs de Gilets jaunes, on a vu des journalistes pris à partie, insultés, menacés physiquement par des manifestants inconscients. A Toulouse, le souvenir de ces images hante encore la profession.

Mais au fil des samedis, on ne compte plus les journalistes blessés par des jets de projectiles, par des armes des forces de l’ordre, ceux au matériel de protection (un casque, un masque pour respirer, etc) confisqué avant les manifs, ceux, enfin et c’est le plus grave, interpellés, placés en garde à vue, jugés. Et même lorsque le journaliste interpellé a été arrêté par erreur, confondu avec un manifestant violent, la police ne reconnaît pas son erreur et il faut aller jusque devant un juge pour que l’innocence du reporter soit reconnue, comme ce fut le cas en novembre pour un jeune confrère toulousain.

La peur au ventre

Chaque jour, une douleur persistante à la cheville droite me rappelle le 12 janvier dernier. J’ai été blessé ce jour-là lors d’une manifestation place du Capitole, par une grenade de désencerclement. Un éclat a fait exploser le verre de mes lunettes, protégeant miraculeusement mon oeil d’une blessure.

Au fil des samedis, les cas de journalistes blessés ou violentés se comptent par dizaines. Le journaliste David Dufresne les compulse méthodiquement.

Je suis retourné sur le terrain des manifs deux mois plus tard. Les choses avaient changé.

J’y ai croisé des confrères aguerris ayant « la peur au ventre ». Plus méfiants, moins « au contact ». Depuis septembre je ne suis pas retourné sur les manifs de Gilets jaunes. Ce que je pouvais apporter comme éléments d’information durant les nombreux samedis de couverture du mouvement à ses débuts ne me semble plus possible aujourd’hui sans risque pour ma propre intégrité physique. Je ne cherche pas la bagarre. Je veux juste pouvoir informer sans danger.

Sans jouer les vieux briscards, on a tous, journalistes, couvert des manifestations qui dégénèrent. Dans le brouillard des lacrymos, on se protégeait, et face à un groupe de policiers ou CRS chargeant les manifestants, quand on était un peu trop près, il suffisait de s’identifier en criant « presse, presse, je suis journaliste » et la vague passait.

Aujourd’hui, la mention « presse » sur le casque, le brassard bien visible, une caméra, un appareil photo ou un smartphone équipé pro ne vous protègent plus. 

Régulièrement, lors des mouvements sociaux, les journalistes sont délibérément pris pour cible par les forces de l’ordre.

La vague, désormais, vous risquez de vous la prendre en pleine gueule. Non, merci.

Une dégradation généralisée

Comment en est-on arrivé là ? Chacun aura sa propre opinion sur le sujet.

En couvrant un rassemblement illégal, vous y participez. Vous savez donc les risques que vous prenez» m’a dit un policier après ma blessure.

Suffisamment stupéfiant pour me laisser sans voix.

L’un des points essentiels pour comprendre la dégradation des relations police-journaliste, c’est que la presse française (dans son ensemble et malgré quelques exceptions notables) a fait le taff sur les pratiques policières et sur la montée des violences. Au fil des mois, nous avons écrit, documenté, expliqué, interrogé. On nous reprocherait donc d’avoir fait notre travail ? On paye cher cette liberté.

Mais il y a d’autres points. Qu’il ne faut pas négliger.

Peut-on être témoin et acteur en même temps ? Je fais partie de ceux qui pensent qu’on ne peut pas être journaliste sur le terrain, témoin de ce qui se passe (être les yeux et les oreilles du lecteur ou du téléspectateur avide d’infos) et en même temps prendre position publiquement, notamment en direction des forces de l’ordre… C’est une question d’impartialité. Ce qui nous permet d’écrire ou de dire librement tout ce que l’on voit ou constate.

Malheureusement, des journalistes, parfois très expérimentés, ne se comportent pas sur le terrain avec le recul nécessaire. Donner du sérum physiologique à une maman prise dans les lacrymos avec ses enfants alors qu’elle faisait des courses en centre-ville, ce n’est pas prendre position. Mais invectiver les policiers lors d’une interpellation (même virile) ce n’est pas faire son boulot correctement. Nous sommes là pour dire et montrer, pas pour nous interposer. En faisant cela, certains journalistes choisissent leur camp. Ce n’est pas, à mon sens, celui de l’info.

Ensuite, je suis pour que le journaliste demeure un métier ouvert. Pour que les journalistes ne soient pas tous issus du même milieu social, de la même formation, du même moule. Mais quand on voit, comme on a pu le constater à Toulouse, un jeune manifestant au premier rang des manifs pendant des semaines, aux côtés des plus radicaux, surgir un samedi avec un casque portant la mention « presse » et s’autoproclamer journaliste sur les réseaux sociaux, voire comme quasi-porte parole de la profession face à la police, cela pose question sur l’encadrement de notre métier.

Le « tous journalistes » fait progresser la précarité des professionnels

Enfin, dernier point sur ce sujet, les mouvements sociaux, notamment cette année, ont été un terrain fertile pour l’expérimentation grandeur nature du métier de journaliste par de jeunes apprentis. Certains s’en sortent très honorablement, avec un vrai regard « circulaire » sur les événements, un recul nécessaire… Mais d’autres malheureusement, pour la photo qui choque ou la vidéo aux 50 retweets, vont prendre des risques inconsidérés, méconnaissant ou ignorant les règles de base du métier. Ils sont souvent aux premières loges, certes, mais souvent aussi ceux qui s’exposent le plus, pour une montée d’adrénaline et quelques heures de gloire sur Twitter.

Pour un live sur Facebook ou quelques photos, ils bouleversent (involontairement) le travail de professionnels qui pour certains (c’est notamment vrai pour les photographes de presse) sont des précaires, dont le niveau de vie est lié à la vente du produit de leur travail. Ceux-là subissent de plein fouet le « Tous Journalistes » qui se généralise : « Coco, tes photos sont pas très spectaculaires, je préfère acheter celles que j’ai vu chez un twittos ! ». Ils sont les premières victimes de cette surenchère.

Et quand on sait que l’attribution de la carte de presse est notamment liée à la proportion des revenus issus du journalisme, la boucle est bouclée et la précarité grandit. Ce n’est pas, non plus, un signe de bonne santé pour la profession et pour notre société.

Course effrénée à l’audience

Autre fait marquant de la dégradation du métier de journaliste, la culture de l’audience, notamment sur le numérique. Du quantitatif pur.

Il y a 30 ans on se moquait d’une chaîne de télé, tout juste privatisée, dont les dirigeants affichaient les audiences de la veille dans les ascenseurs, histoire de mettre un peu la pression sur le personnel.

Aujourd’hui, tous les médias, ou presque, ne cessent de communiquer sur leurs audiences web. On ne montre que la face visible de la lune. La presse écrite, frappée de plein fouet depuis des années par la numérisation de l’info, ne communique plus sur les maigres ventes de sa version print. Aujourd’hui c’est le site internet ou rien.

A coups de dizaines de millions de visites par mois, chacun montre ses muscles. C’est la glorification d’une audience qui, par nature, est volatile, peu fidèle et qui picore de l’info un peu partout.  Du quantitatif au détriment du qualitatif.

Si l’augmentation de l’audience numérique est le seul objectif, c’est l’éditorial qui trinque. Ne nous méprenons pas : il est important de savoir que les articles publiés sont lus, partagés, que les vidéos sont visionnées… Personnellement, j’assume ma dépendance à Chartbeat, l’outil de suivi en direct de l’audience numérique !

Mais la dérive, cette année, s’est amplifiée dans certaines rédactions : entre deux papiers à écrire, beaucoup choisissent celui dont on sait qu’il va marcher. Répondre à la demande immédiate du lecteur, plutôt que lui proposer une offre qui peut aussi le séduire.

Bilan : des chiffres qui gonflent mais de plus en plus de titres « putaclics » et de nombreux faits divers…

«Les deux mamelles du journalisme moderne sont l’information et le démenti » disait Pierre Lazareff, mort en 1972 et qui n’a pas connu les excès de l’info sur le web.

Aux mépris des règles du métier, on cumule l’audience d’un article écrit à la va-vite avec celle d’un papier du lendemain qui dit exactement l’inverse.

A ce sujet, 2019 est à marquer d’une pierre noire : l’affaire Dupont de Ligonnès a donné un sacré coup derrière la tête au métier de journaliste. D’autres l’ont bien détaillé, je n’y reviendrai pas.

Heureusement, ces derniers mois, plusieurs médias ont travaillé à une autre manière de traiter l’info : publier moins mais mieux, redonner la parole, enquêter, y compris localement, éviter le journalisme moutonnier qui recopie ce que le concurrent a déjà publié sans y ajouter la moindre plus-value. Mais c’est un labeur long et pénible. Un combat.

D’autant que dans le flot d’infos qui se déverse toute la journée sur nos smartphones et tous nos écrans, la vraie info, le bon travail de vérification, sont souvent noyés, disparaissant sous la marée d’infos sans importance.

Sur internet, via les réseaux sociaux, il n’y a pas de hiérarchie de l’info. Alors tout semble avoir la même valeur : une vidéo d’un hippopotame qui glisse dans une mare au Kenya comme une longue enquête sur l’islamisme ou un témoignage poignant sur le cancer. Devinez celui qui fera le plus d’audience ?

Déontologie et cadre législatif

Dans ce malstrom informatif, la tentation est forte d’encadrer davantage le métier de journaliste. Sous couvert de lutter contre le poids des plateformes type Facebook ou Twitter, notamment en période électorale, le gouvernement promulgue une loi anti-infox ; un secrétaire d’Etat appelle à la création d’un conseil de l’ordre des journalistes ; un sénateur de Montpellier tente de faire voter des amendements interdisant de photographier ou de filmer un policier sur la voie publique, etc.

Sous la pression, la profession a donc créé en cette fin 2019 un Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation. Ne jugeons pas avant de l’avoir vu à l’oeuvre. Mais nous sommes nombreux à penser que le métier de journaliste a déjà suffisamment de garde-fous : la Charte de déontologie de Munich (1971), les chartes diverses adoptées dans les entreprises de presse et puis il y a aussi la conscience individuelle de chaque journaliste confrontée quotidiennement à l’exercice collectif de ce métier, à la « ligne éditoriale » de son média.

Des raisons d’espérer

Non décidément, 2019 est bien annus horribilis pour l’exercice de ce métier. Volontairement, je ne suis pas exhaustif. D’autres faits durant l’année, notamment, j’insiste, la précarisation du métier, mériteraient d’être détaillés ici. Le sociologue des médias Jean-Marie Charron parle d’un « vent mauvais » pour les journalistes. C’est un cyclone dont on ne verrait pas la fin…

Mais il existe aussi des raisons d’espérer au premier rang desquels la place, de plus en plus importante, du journalisme d’investigation. Aux côtés du Canard Enchaîné ou de Médiapart, les initiatives comme Médiacités dans les grandes villes, le collectif WeReport, le média à but non lucratif Disclose, remettent l’enquête au coeur des bases professionnelles.

Tout aussi honorable, il faut signaler le travail précis de nombreux journalistes dans des médias généralistes plus traditionnelles pour révéler des infos, sortir des enquêtes, bousculer les habitudes… Ils doivent faire la fierté de leur rédaction. Signalons enfin, la volonté de certains médias de s’ouvrir aux signalements des citoyens, d’enquêter grâce à des lanceurs d’alertes locaux….

Enfin, et ce n’est pas négligeable, il faut croiser le regard des étudiants en journalisme. Il faut y lire leur motivation à exercer ce métier-passion, leur détermination à le faire dans les règles, à se nourrir de l’expérience de confrères pour tracer leur propre chemin. A ne pas se laisser séduire par un journalisme facile, par un exercice dévoyé de ce métier. Cela redonne de l’espoir.

Ciao 2019, on ne te regrettera pas. Vivement 2020.

Et bonnes fêtes à tous les lecteurs de ce blog.

FV (@fabvalery)