04 Avr

Photojournalistes, ils couvrent le mouvement des Gilets jaunes pour l’actualité et le documentent pour l’histoire

DOSSIER – C’est un paradoxe en ces temps de vidéos omniprésentes, de « live » sur les réseaux sociaux et de smartphones entre toutes les mains : d’une certaine manière, le mouvement des Gilets jaunes « réhabilite » le métier de reporter-photographe. A Toulouse, l’une des villes où le mouvement est le plus important, j’ai choisi d’interroger plusieurs photo-reporters sur la perception de leur travail dans ce moment crucial.

Toulouse, le 8 décembre 2018 (Photo : R. Gabalda / AFP)

L’image ci-dessus choisie pour illustrer cet article peut, à première vue, paraître outrancièrement spectaculaire. Mais elle bien plus que cela. Elle raconte un moment très particulier : le 8 décembre 2018 à Toulouse, la manifestation des Gilets jaunes dégénère dans le quartier Saint-Cyprien. La photo est signée Rémy Gabalda pour l’AFP. 

Ce qu’elle dit d’abord c’est la violence de ce moment-là. Les flammes occupent les deux tiers de l’image et ces quatre jeunes hommes au premier plan semblent vouloir en découdre. Ils couvrent leurs visages pour rester anonymes tout autant que pour se protéger des gaz lacrymogènes.

Voilà pour une première lecture. Mais ce que cette image raconte également c’est l’absence : ce jour-là, les forces de l’ordre se tiennent à distance, n’interviennent que tardivement, laissent opérer les casseurs. Les forces de l’ordre sont absentes de l’image, uniquement représentées par ces restes de gaz lacrymogènes, au premier plan, en bas de l’image.

Cette photo raconte aussi comment, au-même moment, devant cette barricade enflammée, des milliers de manifestants pacifiques observent ceux qui cassent et incendient. Regardez bien dans le coin gauche supérieur de l’image : ils sont là ces Gilets jaunes spectateurs. Leurs visages à eux sont découverts. Certains semblent même dans un état de sidération.

Cette seule image arrêtée raconte plusieurs heures de manifestation violente dans les rues de Toulouse. Elle raconte ce jour-là et uniquement celui-là. Les autres samedis seront différents.

Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, des milliers de photos ont été produites en France. On les retrouve dans la presse écrite, sur les sites internet des grands médias, mais aussi sur les réseaux sociaux, reprises parfois sans mention de droits d’auteurs ou avec une légende qui en détourne le sens.

J’ai voulu ici recueillir les témoignages de plusieurs photographes toulousains, d’âge, de profils et d’expériences différents.

Un moment historique

Pour la plupart des photo-reporters comme des journalistes rédacteurs ou caméramen, ce mouvement est inédit.

« Ce que l’on vit depuis le mois de novembre, on ne l’a jamais vécu en France, explique Ulrich Lebeuf, correspondant photo de Libération à Toulouse et de l’agence Myop. Par sa durée, ce mouvement social est inédit, mais par sa violence il l’est aussi ».

J’ai travaillé sur des zones de conflits comme en ex-Yougoslavie ou en Palestine. Ce que l’on a vécu en décembre à Toulouse, et qui est moins le cas aujourd’hui, les affrontements, les barricades enflammées, c’est le même terrain qu’à Ramallah. (Ulrich Lebeuf)

Même point de vue pour Rémi Gabalda, photographe indépendant qui travaille notamment pour l’AFP.

Je n’ai jamais connu d’événement de cette teneur en France. Cette forme de protestation populaire me fait penser à l’intifada Al Aqsa que j’ai couverte en Cisjordanie en 2001. (Rémi Gabalda)

 

« Même si j’ai couvert l’intégralité des manifestations faisant suite à la mort de Rémi Fraisse et contre la loi Travail, explique Pablo Tupin, journaliste et photographe indépendant rattaché à l’agence Hans Lucas, ce mouvement est différent d’abord par le type de contestation, qui même s’il a évolué concerne à la base un mouvement de contestation systémique et ne se basant pas sur des revendications bien précises ».

« Et puis aussi par la forme de violence qui a également évolué, d’abord chez les manifestants où l’on a pu voir des blacks blocks de gauche et de droite radicale se battre contre la police côte à côte même si les tensions restent fortes, appuyés par des gilets jaunes “radicalisés” sans aucune expérience de la guérilla urbaine ce qui par ailleurs conduit bien souvent à leur interpellation et également une perte de respect vis à vis des forces de police : du jamais vu »

« Depuis que je fais ce métier, raconte Eric Cabanis, responsable photo du bureau régional de l’AFP à Toulouse, c’est la première fois que je constate un tel mouvement social qui dure sur des mois et d’une violence répétée rare avec notamment aussi peu de retenue, dans les paroles comme dans les actes, de la part des responsables politiques au pouvoir ».

Et puis il y a la place des médias et notamment des photographes dans le mouvement. « Durant la campagne présidentielle de 2007, on a vu monter la haine, le rejet des médias, analyse Ulrich Lebeuf. Mais là, la défiance, au début du mouvement, était à un niveau inédit, au point de s’en prendre non seulement verbalement mais aussi physiquement aux journalistes. Aujourd’hui, la violence est plus perceptible du côté des forces de l’ordre : on nous matraque, on nous vise avec des grenades de désencerclement, on nous pousse à coup de boucliers. C’est presque devenu la routine ».

Le traitement des violences policières dont les photographes, souvent en première ligne, sont les témoins, est également inédit.

« Le climat d’impunité policière, estime Pablo Tupin, favorise les comportements violents et légitime les brebis galeuses. A mon sens il détériore les rapports police / population de manière irréversible mais le problème reste politique avant tout ». 

« Il faut aussi dire, précise Ulrich Lebeuf, que la défiance dans les médias a suscité l’émergence de beaucoup d’automédias, de photographes ou journalistes qui n’ont pas les codes, qui n’ont pas l’expérience ou la déontologie que les professionnels appliquent. Ils sont souvent plus militants que journalistes. Alors, pour la moindre interpellation, il y a des dizaines de photographes ou de vidéastes. Cela crée des tensions encore plus fortes avec les forces de l’ordre ». 

Capter l’instant, donner du sens

Ces milliers de clichés, de manifestants, de policiers, d’affrontements, de blessés, ces regards perdus ou déterminés, ont une valeur déjà historique : dans une époque dominée par l’image en mouvement, alors que tout le monde filme tout et diffuse, parfois en direct, sans réfléchir, la photographie donne du sens. 

« La photographie de presse c’est capter un instant en une fraction de seconde et retranscrire dans un cadre imposé (le 24×36) et en une image, une ou plusieurs informations, explique Eric Cabanis. C’est toute la difficulté, à la différence de l’image vidéo qui peut se déplacer sur plusieurs points de l’événement (travelling). La photographie arrête cet événement ».

Une photo réussie donnera, selon moi, bien mieux à comprendre ce qu’il se passe et poussera le lecteur à la réflexion et parfois à l’analyse. Le « cerveau » se souviendra d’une photo, moins d’un « live facebook » ou d’une vidéo. (Eric Cabanis)

« Le photographe définit un cadre, il fait un choix, explique Ulrich Lebeuf. Une photo n’est jamais objective. Le photo-journaliste relate les faits mais il opère des choix et les assume ». 

Si une poubelle est en feu et que l’on s’approche on peut faire une image très spectaculaire avec les forces de l’ordre en second plan. Une image qui peut dire « toute la ville est en feu ». Mais si on fait trois pas en arrière, on voit la même scène avec la distance : c’est juste une poubelle qui brûle. Le professionnalisme et l’expérience du photographe lui permettent de ne pas en rajouter, d’être juste, de ne pas tomber dans le spectaculaire (Ulrich Lebeuf).

« La photographie conserve une place de choix dans l’actualité, poursuit Rémi Gabalda. Elle est aussi un témoignage historique car elle documente sur les faits de cette ampleur depuis son invention et pour cela il faut la défendre. Les personnes de ma génération, y compris celle d’avant, y sont particulièrement sensibles. La génération d’aujourd’hui est souvent actrice, elle filme et photographie avec un smartphone ». 

Pour lui, « l’essentiel est de respecter certaines règles : un photographe journaliste n’est pas un homme politique ni un juge des tribunaux, il n’est pas là au départ pour donner son point de vue mais pour retranscrire la réalité des faits sur le terrain, dans la rue ».

Si parfois j’arrive à donner mon point de vue à travers mes photographies, ou même à faire ressentir un sentiment à quelqu’un, c’est une petite victoire pour moi. Mais je dois rester concentré sur les faits et essayer de rester juste envers toutes les parties. (Rémy Gabalda)

Pour son collègue Pablo Tupin, « les photographes et photojournalistes qui travaillent sur ces événements ont également une manière de les couvrir qui fait sens et qui peut s’apparenter à une forme de recul et de profondeur dans le reportage, car c’est une couverture sur la durée ».

C’est la période que nous cherchons constamment à comprendre et à illustrer par l’image plutôt que l’instant T, ce qui se retrouve difficilement dans la plupart des lives facebooks ou extraits vidéos immédiatement diffusés. (Pablo Tupin)

Se renouveler en ne cessant jamais de porter un regard du journaliste

Samedi après samedi, acte après acte, les mêmes scènes, les mêmes rassemblements, avec cette couleur jaune qui domine les images, et puis les gaz lacrymogènes, les canons à eau, les jets de projectiles, les interpellations, etc.

Le mouvement semble répétitif alors comment, pour un photographe, renouveler son regard, ne pas produire manif après manif les mêmes photos ?

« Lorsque l’on travaille sur des reportages au long cours, estime Pablo Tupin, on se renouvelle en allant explorer des points de vue et des réalités différentes : forces de l’ordre, manifestants, secouristes, violences, portraits… C’est également en tentant de comprendre les différents protagonistes et avant tout les Gilets jaunes. De mon point de vue de photo-journaliste, il est très important de comprendre, de remettre en question sa pratique documentaire et photographique et de l’adapter pour qu’elle reflète au mieux la réalité des événements et des points de vue. Néanmoins, après presque trois mois et un enlisement dans la violence, la répétition de scènes similaires et le fait d’être souvent des cibles découragent et rendent le travail difficile ».

Pour Ulrich Lebeuf, ce n’est pas tant le photographe qui doit se renouveler, que le journaliste qui doit suivre l’évolution du mouvement : « A Libération, on a pu certains samedis, mettre 7 ou 8 photographes partout en France. C’est énorme pour ce journal. Le volume photographique produit est très important. Mais aujourd’hui, ce qui compte c’est que la situation a changé dans la rue ».

Après les destructions sur les Champs-Elysées à Paris, il y a eu un changement de stratégie policière. Ils ont mis fin à la distance qu’il y avait avec les manifestants et les casseurs, ils ont décidé d’aller au contact et on le voit bien à Toulouse notamment. Mon choix, toujours dicté par l’éditorial, c’est de suivre ce changement. Donc, mes photos aujourd’hui sont davantage dans l’axe des policiers. Je photographie toujours la violence, mais elle a changé de camp (Ulrich Lebeuf).

« Je ne rencontre aucune difficulté pour renouveler mon travail, estime aussi Rémy Gabalda, car pour moi, chaque manifestation est différente, c’est un faux problème de penser que les manifestations sont répétitives. Car en réalité les lieux changent ainsi que les personnes. La façon de se déplacer en manifestation à Toulouse a complètement changé depuis le début des manifestations de Gilets jaunes. La violence n’est pas la même d’un samedi à l’autre »

Point de vue un peu différent d’Eric Cabanis : « L’exercice du renouvellement est difficile sinon impossible. Surtout quand on sait que seules, hélas, les photos de heurts seront reprises par une grande partie des sites mainstream ou journaux. Pour cette couverture devenue hebdomadaire, à l’AFP, en ce qui concerne la photo, depuis quelques semaines nous avons fait le choix de sélectionner au niveau national quelques villes (hors Paris) parmi les plus emblématiques ou bien celles où il y a des appels importants des Gilets jaunes à se regrouper ».

Documenter, pour l’histoire

Tous ces photographes professionnels, témoins de ce qui se déroule à portée d’objectifs, sont d’accord sur un point : ils couvrent l’actualité et en même temps travaillent pour l’histoire.

Etre photojournaliste, c’est transcrire l’histoire immédiate mais c’est aussi penser que la vie d’une photo peut s’inscrire dans la durée. Donc de témoigner pour l’Histoire tout court. (Eric Cabanis)

« En tant que journaliste nous ne sommes pas là pour « prendre partie », poursuit Eric Cabanis. Malgré tout, nous nous devons de rendre compte d’un mouvement social d’une ampleur jamais vue et dans son ensemble. Nous essayons d’être exhaustifs. Nous donnons autant des photos des défilés, banderoles, pancartes, slogans, qui se déroulent dans le calme que des heurts. Hélas, comme je l’ai dit plus haut, ce seront ces dernières images qui seront reprises et là nous n’avons pas la main dessus ».

Il y aura l’avant et l’après Gilets jaunes. Il est important de documenter ce qui est en train de se passer. C’est historique. Ou alors ce qui va en découler après est historique. Et je continuerai pour ma part à documenter ce mouvement s’il finit par se structurer, par quitter la rue. (Ulrich Lebeuf)

« La couverture médiatique du mouvement des Gilets jaunes m’a obligé à remettre en cause les fondamentaux de mon métier, explique Pablo Tupin : celui d’informer, dans un double contexte où l’Etat se base sur le mensonge pour enterrer la réalité sans aucun complexe, et où l’explosion des fake news notamment dans les groupes de Gilets jaunes sur les réseaux sociaux participe à une forme de désinformation ».

Je crois que mon métier est essentiel mais qu’il faut aussi remettre en cause notre manière globale de travailler sur ces événements en lien étroit avec les autorités, une méthode qui ne peut plus fonctionner. (Pablo Tupin)

Parfois, le photographe professionnel peut aussi se retrouver confronté à un environnement et à un mode de production de l’image qui le déconcerte.

Je note qu’un très grand nombre de personnes filment, enregistrent, photographient ; ces personnes sont tellement nombreuses que cela devient difficile de faire une photo sans avoir sur l’image trois personnes avec leurs smartphones. Cela me fait douter parfois car je me demande à quoi bon être là, puisque les manifestations sont tellement relayées sur les réseaux sociaux par toutes les personnes présentes, mais je reprend le dessus en me disant que c’est mon travail. (Rémy Gabalda)

Plus généralement, la remise en cause du métier de journaliste transcende les générations, les expériences et les médias. « Le mouvement des Gilets jaunes pousse le système politique et médiatique à se remettre en question », estime également Ulrich Lebeuf.

Pourquoi aucun journal national n’a-t-il sa rédaction en province ? La question mérite d’être posée. C’est comme la décentralisation. On en parle beaucoup mais on le fait peu. J’adore mon métier mais il faut que les médias aient une vision de ce qui se passe en France, y compris dans les zones rurales. On ne peut plus couvrir l’élection présidentielle juste à Paris et dans trois grandes villes de province ! (Ulrich Lebeuf).

Propos recueillis par FV (@fabvalery)

Post-scriptum :

Merci à Ulrich Lebeuf, Pablo Tupin, Rémy Gabalda, Eric Cabanis (bien aidé par son collègue de l’AFP Pascal Pavani). Merci à eux d’avoir pris le temps de poser leurs boîtiers et de m’avoir livrer leur point de vue. Bien d’autres photo-reporters, eux aussi toujours présents sur l’actualité, auraient tout aussi bien pu être interviewés sur ce sujet mais il fallait bien faire un choix. 

Les journalistes photographes ne sont jamais invités sur les plateaux télé, rarement interrogés sur leurs propres réflexions sur leur métier ou sur l’actualité. Ils sont pourtant, depuis longtemps et pour encore un bon moment, des témoins essentiels du monde tel qu’il tourne. Souvent silencieux. J’avais envie de leur donner la parole. Voilà qui est fait.