27 Nov

Chère Sophia Chikirou, n’avez-vous réellement aucune compassion pour les journalistes agressés à Toulouse ?

La présidente de Médiascop affirme ne pas avoir ressenti de « compassion sincère » après la tentative de lynchage de plusieurs journalistes à Toulouse, en marge des manifestations des Gilets Jaunes. J’ai choisi de lui répondre.

Sophia Chikirou (Photo : GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Chère Sophia Chikirou, chère madame, chère présidente du Mediascop,

Je vous écris d’abord pour vous dire que je suis d’accord avec vous. Enfin, sur un point seulement : le dernier écrit sur votre post facebook du 26 novembre. Cette phrase où vous dites à propos des journalistes de BFM TV et C News :

Ne les lynchez pas : ne leur parlez pas, ne les lisez pas et ne les regardez pas.

Si vous lisez régulièrement ce blog, ce dont je doute, vous trouverez à peu près les mêmes propos, notamment dans mon billet du 19 novembre dernier (lire ici), où j’écrivais, permettez-moi je vous prie de m’autociter (ce sera la première et la dernière fois) :

Si on n’est pas d’accord avec un organe de presse, la solution la plus simple c’est de ne pas regarder cette chaîne de télé, de ne pas écouter cette radio, de ne pas lire les articles de ce site internet, de ne pas acheter ce journal ou ce magazine… Jamais de s’en prendre verbalement ou physiquement aux journalistes.

Alors oui, chère madame, on est assez d’accord sur un point : quand on n’aime pas un média, on le zappe, on ne l’achète pas, on ne l’écoute pas.

Mais le plus important, celui qui nous sépare dans notre vision de la liberté de la presse et de la démocratie, c’est la dernière phrase de la citation ci-dessus : « jamais s’en prendre verbalement ou physiquement aux journalistes ».

Pour que les choses soient claires, mes éventuels lecteurs informés et que vous ne puissiez me reprocher d’avoir déformé ou amputé vos propos, je reproduis ici l’intégralité de votre post facebook du 26 novembre :

Alors donc, vous ne parvenez pas « à ressentir de compassion sincère pour ces journalistes » agressés samedi à Toulouse et qui ont, pour certains, échappé à un lynchage !

Ces propos personnels, on peut les zapper eux-aussi, refuser de les lire, les ignorer. Un commentaire de plus sur les réseaux sociaux…

Seulement, permettez-moi de vous le rappeler chère Madame, vous n’êtes pas n’importe qui. Ceux de mes lecteurs qui l’ignoreraient encore doivent savoir que vous êtes la présidente de la société Médiascop, que vous avez animé avec succès la communication de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon en 2017 et que vous êtes l’ancienne directrice de Le Média, cette web-télé née en 2018 pour concurrencer les « médias dominants ».

Vous êtes donc une voix qui porte.

Mes confrères toulousains, pères de famille, qui ont échappé samedi à un lynchage (le mot n’est pas trop fort, tous les témoins vous le diront) apprécieront donc que cette voix qui porte, notamment à gauche, non seulement ne compatit pas pour eux mais semble justifier les actes de violence en raison de « la corruption mentale » de ces journalistes.

N’auriez-vous donc aucune « compassion sincère » pour ces centaines de journalistes emprisonnés en Turquie, pour Jamal Khashoggi, découpé en morceaux par les services secrets saoudiens et pour tant d’autres, détenus, torturés, tués à travers le monde ?

Alors, je vous plains.

Ceux qui se battent tous les jours pour une info de qualité apprécieront aussi que votre voix qui porte indique que « pour s’informer désormais, les réseaux sociaux sont plus sûrs ». Fake news, infox, post-vérité… Vous semblez balayer d’un large geste les accusations fondées contre les officines qui manipulent et déforment les informations sur facebook et ailleurs, le plus souvent à des fins politiques. Pour quelqu’un qui a un tel talent et tant de compétences dans la communication politique, c’est un comble.

Ce post n’a pas vocation à vous convaincre, restons modeste. On peut comprendre que les récents événements judiciaires concernant Jean-Luc Mélenchon, La France Insoumise et votre société Médiascop vous aient un peu énervée ; que la couverture de ces événements par les médias ait renforcée votre colère envers les journalistes. C’est votre droit.

Espérons simplement (ensemble ?) qu’aucun journaliste en France ne sera lynché par un groupe extrémiste au nom de la lutte contre la « corruption mentale » ou qu’aucun geste violent ne sera porté parce qu’un manifestant aura cru qu’une « voix qui porte » lui a donné sa bénédiction.

Vous avez raison en fait. Je vais cesser de vous lire.

FV (@fabvalery)

PS : après la parution de cet article, Sophia Chikirou a publié un tweet dans lequel elle semble vouloir s’expliquer et indique qu’à propos des journalistes elle « ne voulai(t) pas qu’ils puissent se victimiser et recommandai(t) donc de ne pas les agresser ».