06 Oct

L’histoire secrète du « mariage » entre TV Sud et BFM TV

Qui a œuvré en coulisses pour aboutir au rapprochement des deux anciens concurrents à la fréquence de la télé locale de Toulouse ? A qui profite ce coup de théâtre ? Eléments de réponse.

Les membres du CSA avec au centre Olivier Schrameck, le président. (Photo : F. Valery / France 3)

Les membres du CSA avec au centre Olivier Schrameck, le président. (Photo : F. Valéry / France 3)

Ça se passe comme ça à Las Vegas ! On décide dans la journée de se marier, on trouve une chapelle et contre une poignée de dollars, on vous passe la bague au doigt. Vite fait, bien fait, sans avoir à publier les bans.

Un mariage de raison

C’est un peu ce qui s’est passé entre TV Sud et BFM TV à quelques différences près. La chapelle était en fait les salons de réception feutrés du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et le révérend, appelé à bénir cette union, s’appelle Olivier Schrameck, président du CSA. Quant aux tourtereaux, c’est davantage un mariage de raison qu’un mariage d’amour !

Dans l’intérêt de tout le monde

Car ce qui n’est pas dit dans l’annonce de la « fusion » entre TV Sud et BFM TV, anciens concurrents à la fréquence locale TNT de Toulouse aujourd’hui partenaires, c’est qu’on a un peu forcé la main aux deux prétendants et ça, ça arrange un peu tout le monde. Dans les semaines qui ont suivi l’annonce des candidatures et surtout celle, surprise, de BFM TV, des « éminences grises » (ou roses si l’on considère que l’on est à Toulouse) ont œuvré dans l’ombre au rapprochement des deux concurrents. Les choses se sont faites finalement assez rapidement. Et surtout, on a bien fait comprendre à l’un et à l’autre, que c’était dans l’intérêt de tout de monde de s’unir.

L’économique et l’éditorial

Après la faillite de TLT, le CSA ne pouvait pas se permettre de remettre sur les rails une chaîne dont la stabilité économique était chancelante. TV Sud a montré en Languedoc-Roussillon qu’elle sait faire de la télé mais Toulouse c’est une autre histoire (dans tous les sens du terme) et il fallait dans la capitale régionale un groupe aux reins financiers solides. Sur l’argument économique, BFM TV partait favori : le groupe d’Alain Weill est énorme et vient de s’associer à Patrick Drahi, le milliardaire des médias, de la téléphonie et du câble. Avantage BFM TV.

Parallèlement, faire de la télé locale à Toulouse, c’est aussi (et surtout) proposer des programmes locaux ou régionaux pour attirer le public et offrir un regard local sur l’actualité et les grands sujets toulousains. Alors que sur ce sujet les intentions de BFM TV sont restées secrètes jusqu’au bout, la présence de la chaîne info parmi les candidats a déclenché une vive opposition, notamment chez les professionnels de l’audiovisuel. Accusée de tous les maux, de vouloir faire à Toulouse une chaîne de faits-divers, BFM TV a été clouée au pilori avant d’avoir bougé une oreille. Sur les programmes, l’avantage allait à TV Sud.

Mais au final, une télé locale n’est pas un canard à une patte : économique et éditorial vont de pair. Le risque était donc que le CSA déclare l’appel d’offres infructueux.

Les dernières heures décisives

Le mariage s’est donc joué dans les tous derniers jours précédant l’audition des candidats devant le CSA et même dans les toutes dernières heures, le tour de table n’étant bouclé que mardi soir, alors que le CSA attendait les candidats le lendemain. BFM TV prend donc 19,9 % du capital de la future TV Sud Toulouse dont les 80,1 % seront détenus par TV Sud Languedoc-Roussillon, elle-même détenue à 90 % par la holding Médias du Sud, les 10 % restants ayant été apportés au groupe La Dépêche du Midi par le rachat des Journaux du Midi (Midi Libre et consorts).

Le petit absorbe le gros

En d’autres termes, la petite « PME » du Languedoc, TV Sud, « absorbe » le projet du mastodonte BFM TV qui lui apporte, aux yeux du CSA une garantie de stabilité financière. Aux yeux du monde de l’audiovisuel, la présence de BFM TV reste très minoritaire, donc supportable, Christophe Musset, le patron de TV Sud, rappelant que « BFM TV n’aura pas d’influence éditoriale » sur la future chaîne. Ainsi, tout le monde est content.

Une solution très politiquement correct

Sur le plan politique (car à Toulouse tout est politique, sans doute plus qu’ailleurs, et les médias n’échappent pas à la règle), cette union un peu forcée fait aussi plaisir à Toulouse.

Au Conseil régional, déjà partenaire de TV Sud en Languedoc-Roussillon, on attend de la nouvelle chaîne qu’elle mette en valeur le nouveau territoire d’Occitanie. Ça tombe bien, Christophe Musset a parlé devant le CSA d’un projet « qui aide à la compréhension du nouveau territoire » !

Au Capitole, où l’on ne prend officiellement pas position, Jean-Luc Moudenc, échaudé par l’expérience TLT, ayant refusé d’entrer au capital de la chaîne où même de signer un contrat d’objectifs et de moyens (COM), des conseillers du maire se sont quand même activés dans l’ombre. Le nouveau tour de table semble d’ailleurs convenir à la mairie car l’entrée de BFM TV dans la chaîne a deux avantages : il permet de diluer l’influence de La Dépêche du Midi avec laquelle les rapports de la mairie sont toujours tendus mais aussi de relativiser celle du Conseil régional, qui devrait être le plus important pourvoyeur de fonds de la future télé.

Au travail !

Le CSA devrait, sans surprise, accorder son autorisation à TV Sud Toulouse. Sans doute avant la fin de l’année. Il faudra ensuite trouver des locaux, recruter le personnel. Démarrage de la chaîne au printemps 2017.

Une fois à l’écran, cette nouvelle télé locale aura à faire ses preuves pour conquérir le public toulousain. Mais entre la fin de TLT en juillet 2015 et cette nouvelle télé, la période aura été quelque peu mouvementée. De coups de théâtre en mariage de raison, d’influences politiques en tour de table ciselé, l’accouchement aura été long.

Fabrice Valéry (@fabvalery)

  • <span class="author">ricky78</span>

    Merci M. Valéry ! Ça c’est un bon article, fouillé, informatif, ça change de ce qu’on lit sur le Web… Beau suivi du sujet. [« Le CSA devrait, sans surprise accordé son autorisation » – ouch !]
    Quant au fond, y a plus qu’à espérer que la chaîne sera mieux gérée que la précédente (chez TV Sud, on sait faire), que les programmes soient un cran au-dessus surtout, et enfin que les enjeux soient moins politiques.

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