12 Fév

Ministre, Jean-Michel Baylet peut-il rester patron de presse ?

Jean-Michel Baylet, président du PRG, a pris ce vendredi 12 février ses fonctions de ministre de l’aménagement du territoire, de la ruralité et des collectivités locales. Il rejoint ainsi, à 14 mois de la présidentielle, l’équipe gouvernementale de Manuel Valls et retrouve un portefeuille ministériel 23 ans après sa dernière expérience de ministre.

Jean-Michel Baylet (photo : AFP)

Jean-Michel Baylet (photo : AFP)

Mais les temps ont changé. Les médias, les politiques et les citoyens sont aujourd’hui beaucoup plus attentifs et beaucoup plus sensibles au mélange des genres. Or Jean-Michel Baylet est aujourd’hui ministre ET patron d’un groupe de presse régionale, qui couvre Languedoc-Roussillon Midi-Pyrénées et déborde même sur l’Aquitaine. Une puissance de tir dans le sud-ouest qui peut être utile à François Hollande mais une situation qui attire les critiques.

Le remaniement éreinté par (presque) toute la presse !

Au lendemain du remaniement, la presse n’est pas tendre avec François Hollande et son remaniement. L’entrée d’écologistes franc-tireurs, le retour de Ayrault, celui de Jean-Michel Baylet. Dans l’ensemble, la presse française éreinte cette recomposition gouvernementale davantage tournée vers l’élection présidentielle de 2017 que vers le règlement des dossiers sensibles. « Monsieur Bricolage » pour Le Parisien-Aujourd’hui en France, « Derniers replâtrages » pour Le Figaro, etc.

Toute la presse ? Ce vendredi, La Dépêche du Midi est elle-aussi aussi la cible des internautes sur les réseaux sociaux et même des éditorialistes. On reproche au journal régional sa position sur le remaniement et son engagement sans mesure derrière François Hollande. En d’autres termes : le journal de Jean-Michel Baylet soutient le gouvernement dans lequel figure Jean-Michel Baylet. L’entrée au gouvernement de son patron tourne les projecteurs vers La Dépêche.

Au-delà de la une du journal, c’est l’éditorial en page 2, signé Jean-Claude Soulery, qui a beaucoup retenu l’attention. Le journaliste y signe un plaidoyer pro-Hollande :

Par son ampleur et son habile dosage politique, le nouveau gouvernement constitue un « pari raisonnable » sur l’avenir. Nous pourrions dire que François Hollande réussit la meilleure synthèse à gauche possible – en intégrant, non seulement son ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault, mais encore deux chefs de partis, l’écologiste Emmanuelle Cosse et le radical Jean-Michel Baylet, autant dire deux symboles forts du rassemblement à gauche ».

Un éloge qui n’a pas échappé à Hélène Jouan, ce vendredi matin dans la revue de presse de France Inter :

Un ministre à la tête d’une holding de presse, c’est « exotique »

Jean-Michel Baylet et sa famille détiennent la holding Occitane de Communication, actionnaire majoritaire du groupe de presse. Il n’y a pas dans l’histoire récente d’autres exemples de ministre propriétaire de journaux.

« C’est une situation pour le moins exotique, souligne l’universitaire toulousain Franck Bousquet, spécialiste des liens entre médias et politique. Cela fait un peu troisième République. Dans les années 20-30, et surtout à la fin du XIXème siècle, presque tous les patrons de la presse régionale étaient des politiques. Mais la situation était bien différente : il y avait partout un pluralisme de titres que l’on ne connaît pas aujourd’hui. Le groupe La Dépêche, après le rachat de Midi Libre, est en situation de quasi-monopole de Toulouse à Montpellier ».

Pour l’universitaire, il n’y a pas d’autres exemples dans les démocraties contemporaines. Le seul en Europe ces dernières années, ce fut en Italie, un certain… Sylvio Berlusconi ! La comparaison s’arrête là.

Des contrats avec… les collectivités locales

Les journaux de Jean-Michel Baylet sont aussi en lien avec les collectivités locales, dont le ministre Jean-Michel Baylet a désormais la charge. Contrats publicitaires, annonces légales ou événements. Mais le groupe La Dépêche du Midi ce n’est pas que des journaux.

Comme beaucoup de groupe de presse ces dernières années, il s’est diversifié pour élargir ses sources de revenus. La Dépêche Events, notamment, est un « créateur d’événements » ou un gestionnaire de lieux publics. La société était notamment candidate à la gestion du futur Parc des expos géant de Toulouse. Mais l’ancien maire PS Pierre Cohen l’avait attribué à un concurrent, GL Events, ce qui avait suscité à l’époque la colère de Jean-Michel Baylet.

Des relations financières avec les collectivités locales alors que le patron a justement cette compétence dans ses attributions ministérielles ? « Pour le moins étrange », souligne un fin connaisseur de la politique nationale. L’Elysée aurait, ces derniers jours, consulté la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), qui ausculte les activités professionnelles des élus et ministres et traque les conflits d’intérêts. On ignore si la HATVP a donné son feu vert, mais la nomination de Jean-Michel Baylet est désormais effective.

Un ou une Baylet à la place d’un autre ?

On ne sait donc si Jean-Michel Baylet, ministre, quittera la présidence de son groupe de presse. Il était ce vendredi matin, l’invité de l’émission « Les 4 Vérités » sur France 2. Le sujet n’a pas été évoqué.

Jean-Nicolas et Jean-Michel Baylet (Photo : AFP)

Jean-Nicolas et Jean-Michel Baylet (Photo : AFP)

François Hollande demandera-t-il à son ami de prendre ses distances avec son groupe de presse ? La solution pourrait alors être de nommer à sa place son fils Jean-Nicolas, déjà directeur général du groupe La Dépêche et véritable dirigeant du journal. En prenant la direction de la holding familiale qui détient la majorité du groupe, Jean-Nicolas libérerait ainsi son père de cette charge et de ce lien entre fonction gouvernementale et direction d’un groupe de presse. Sans pour autant faire sortir le journal de la famille.

Marie-France Marchand Baylet et son compagnon Laurent Fabius à Paris le 12 février. (Photo : AFP)

Marie-France Marchand Baylet et son compagnon Laurent Fabius à Paris le 12 février. (Photo : AFP)

Une autre option est envisagée : celle de Marie-France Marchand-Baylet, présidente de la Fondation La Dépêche, ex-femme de Jean-Michel Baylet et compagne de Laurent Fabius. Selon le site spécialisé PressNews, elle pourrait prendre les rênes du groupe dès le lundi 15 février. 

« Symboliquement, conclut l’universitaire Franck Bousquet, il peut effectivement quitter la présidence. On demande aux ministres de ne plus diriger d’exécutifs locaux, alors pourquoi rester à la tête d’une grande société, qui plus est une entreprise de presse ? ».

Fabrice Valéry (@fabvalery)