25 Juil

Limoges oubliées dans le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle au XIIème siècle!

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Comme on le sait, Le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle forme le Vème livre du Liber Sancti Jacobi, ouvrage dédié à la gloire de l’apôtre saint Jacques le Majeur. C’est un ouvrage à l’usage des pèlerins, destiné à leur donner des conseils pratiques pour leur voyage, un véritable guide touristique. D’ailleurs, A. Grenier avait déjà noté que « certains monastères étaient devenus comme des agences de voyage »[1]. Le guide leur indique notamment les sanctuaires à visiter et les reliques à vénérer. Il appartient à une compilation de textes remontant à des époques variées, également baptisée Codex Calixtinus – puisqu’il s’ouvre par une lettre apocryphe du pape Calixte II (… 1124). L’auteur en est un Français, sans doute Aymery Picaud de Parthenay-le-Vieux, moine poitevin ou saintongeais, qui aurait fait le voyage à cheval. Jeanne Vieilliard, qui édita le texte en 1938, observait que « dans cette œuvre destinée à intensifier le mouvement de pèlerinage vers Compostelle, il faudrait encore discerner quelle fut la part prise par l’ordre de Cluny »[2]. C’est un ouvrage qui n’est pas exempt de préjugés, comme l’a par exemple montré Emmanuel Filhol, écrivant ainsi : « le discours tenu au XIIe siècle par l’auteur du Guide sur le monde rural révèle les images stéréotypées que l’Église et les hommes de religion se font des paysans. Dans sa description des populations rurales du sud-ouest de la France et du nord de l’Espagne, Aimery Picaud accumule une série de poncifs et de préjugés aussi grotesques qu’humiliants. Le paysan y est dépeint sous des traits péjoratifs qui l’affublent de vices et de défauts : laid, méchant, inculte, barbare, luxurieux. »[3]

Dans les premières lignes, le Guide évoque le Bordelais, « où le vin est excellent, le poisson abondant, mais le langage rude. Les Saintongeais ont déjà un parler rude, mais celui des Bordelais l’est d’avantage. » Evidemment, pour un moine, la langue légitime est le latin, instrument de savoir réservé à l’élite, qui n’est pas la langue « vulgaire » utilisée par les populations croisées. Le langage paysan est qualifié de lingua rustica. Cette rusticité s’étend bien entendu aux locuteurs.

Sur l’itinéraire venu de Vézelay, le Guide indique qu’ « il faut aussi rendre visite au corps du bienheureux Léonard, confesseur, qui, issu d’une très noble famille franque et élevé à la cour royale, renonça par amour du Dieu suprême, au monde criminel et mena longtemps à Noblat, en Limousin, la vie érémitique, jeûnant fréquemment, veillant souvent dans le froid, la nudité et des souffrances inouïes. Enfin, sur le terrain qui lui appartenait, il reposa après une sainte mort ; ses restes sacrés ne quittèrent pas ces lieux. »[4] Il précise encore que « la clémence divine a donc déjà répandu au loin à travers le monde entier la gloire du bienheureux confesseur Léonard du Limousin et sa puissante intercession a fait sortir de prison d’innombrables milliers de captifs ; leurs chaînes de fer, plus barbares qu’on ne peut le dire, réunies par milliers, ont été suspendues tout autour de sa basilique, à droite et à gauche, au-dedans et au dehors, en témoignage de si grands miracles. On est surpris plus qu’on ne peut l’exprimer en voyant les mâts qui s’y trouvent chargés de tant et de si grandes ferrures barbares. Là en effet sont suspendus des menottes de fer, des carcans, des chaînes, des entraves, des engins variés, des pièges, des cadenas, des jougs, des casques, des faux et des instruments divers dont le très puissant confesseur du Christ a, par sa puissance, délivré les captifs. Ce qui est remarquable en lui, c’est que, sous une forme humaine visible, il a coutume d’apparaître à ceux qui sont enchaînés dans les ergastules, même au-delà des mers, comme en témoignent ceux que par la puissance divine il a délivrés. »[5] Le Guide poursuit encore quelques lignes ainsi et son auteur fustige les moines de Corbigny, dans la Nièvre, qui prétendent avoir les reliques du saint – « les fidèles qui vont là-bas croient trouver le corps de saint Léonard du Limousin qu’ils aiment, et, sans le savoir, c’est un autre qu’ils trouvent à sa place. »[6]

En fait, c’est partir du XIe siècle que le pèlerinage à Saint-Léonard en Limousin se développe. En 1105, pour veiller sur les reliques du bienheureux saint Léonard et accueillir les pèlerins, les clercs s’organisent pour former un collège. Au XIIème siècle, un chœur permettant la circulation et la dévotion des pèlerins, par le moyen d’un déambulatoire ouvrant sur des chapelles rayonnantes, fut réalisé[7].

Ce qui est inexplicable dans le Guide – entre autres oublis importants –, c’est qu’il ne parle pas de Limoges, distante de Saint-Léonard de cinq lieues seulement. C’est d’autant plus étonnant que le parcours de Noblat jusqu’à Limoges est facile et conforme à la géographie, au fil de la Vienne[8]. Limoges – en particulier la Ville du château – était pourtant bien dotée de tout ce qui peut attirer le pèlerin : selon Grégoire de Tours, en effet, Saint Martial aurait été l’un des sept évêques envoyés de Rome au IIIe siècle pour évangéliser la Gaule. Il fut inhumé, avec deux compagnons, Austriclinien et Alpinien, dans une crypte surmontée d’une petite basilique. Le sanctuaire — future église Saint-Pierre-du-Sépulcre — était desservi par des clercs, qui s’organisèrent en communauté canoniale puis adoptèrent en 848 la règle de saint Benoît. La renommée de l’abbaye ne cessa par la suite de s’accroître, notamment lors de l’épisode du « mal des ardents » de 994, qui vit la plupart des évêques d’Aquitaine se rassembler à Limoges ; la guérison des malades fut obtenue par l’intercession de saint Martial, dont les reliques firent l’objet d’une ostension. En 1031, pour accroître la renommée de saint Martial qui connaît alors la concurrence de l’invention des reliques de saint Jean-Baptiste (et peut être celles de saint Jacques à Compostelle), les moines défendent son apostolicité. Ils sont aidés par le chroniqueur Adémar de Chabannes. Un concile tenu à Limoges en cette même année proclama saint Martial apôtre du Christ. L’abbaye était un haut lieu de pèlerinage, abritant plusieurs confréries et constituant également un très important foyer culturel et artistique. Son scriptorium était particulièrement réputé, tout comme son école musicale. Son influence se fit également sentir dans la production d’orfèvrerie et d’émaillerie limousines[9]. On peut penser que la ferveur des pèlerins était toujours forte lorsqu’Aimery Picaud écrivit son Guide.

En tout cas, après avoir évoqué Saint Léonard, il conseille : « il faut rendre visite dans la ville de Périgueux au corps du bienheureux Front, évêque et confesseur qui, sacré évêque à Rome par l’apôtre saint Pierre fut envoyé avec un prêtre du nom de Georges pour prêcher dans cette ville. » C’en est donc fini du Limousin.

[1] J. Vieilliard, Le guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, édition de 1997, note 1, p. XI.

[2] Ibid., p. XIII.

[3] « L’image de l’autre au Moyen Age. La représentation du monde rural dans le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle », Cahiers d’histoire [En ligne], 45-3 | 2000, mis en ligne le 13 mai 2009, consulté le 23 juillet 2017. URL : http://ch.revues.org/285

[4] J. Vieilliard, op. cit ., p. 53.

[5] Ibid., p. 57.

[6] Ibid, p. 55.

[7] http://www.limousin-medieval.com/saint-leonard-de-noblat

[8] R. Oursel, Routes romanes 1 La route aux saints, Zodiaque, 1982, p. 261.

[9] L. Bourdelas, Histoire de Limoges, Geste Editions, 2014.

  • <span class="author">François Ceyrac</span>

    Cher Monsieur, je précise tout de suite que je ne suis pas historien, mais le début de votre article m’a fait sursauté. En effet vous dites « Le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle forme le Vème livre du Liber Sancti Jacobi, » C’est Jeanne Vieillard qui donne ce titre dans sa traduction du latin au français. Traduction depuis remise en cause par d’autres historiens.
    Vous ajoutez ensuite: « C’est un ouvrage à l’usage des pèlerins, destiné à leur donner des conseils pratiques pour leur voyage, un véritable guide touristique » ! Quand on sait que le Liber Sancti Jacobi n’existait qu’à quelques exemplaires, qu’il était enfermé dans les bibliothèques de quelques abbayes, qu’il pesait un poids du diable et qu’il n’a été traduit et édité en petit format qu’en 1938, dire que c’était un guide destiné aux pèlerins me laisse pantois.
    Concernant Aimery Picaud, des historiens spécialistes de l’histoire des Chemins vers Compostelle (dont Denise Péricard Méa, Humbert Jacomet etc …) pensent qu’il n’a pas fait les 4 chemins dont il parle, mais qu’il a été à Compostelle où il a recueilli des témoignages de pèlerins arrivant au bout de la moitié de leurs Chemins, avant de rentrer à pied chez eux.