28 Nov

Hymne à l’amour

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Ils se sont mariés il y a soixante ans. Robert et Roberte ont vécu ce que l’on appelle une petite vie tranquille. Lui était employé des postes et elle, femme de ménage dans un collège. Ils ont eu trois garçons et ont toujours vécu dans la même petite maison à Caudéran. En trois mois, Robert est parti d’un méchant cancer.

Roberte est là, devant l’église, en ce froid de décembre, soutenue par ses enfants derrière ce cercueil fleuri. Comment va-t-elle surmonter son chagrin?

Elle ne tient pas debout, terrassée par le malheur. Ils ne se sont jamais quittés, partageant les joies et les petits tracas de la vie quotidienne.

Le lendemain des obsèques, elle m’appelle :

– Mon petit, comment vais-je pouvoir surmonter ça ?

Cette maison trop grande, ce lit trop grand, cette pipe presque encore fumante posée sur la table de la salle à manger qui prolongent cette tristesse immense qu’elle ressent.

Mes mots sont tellement vides, tellement classiques :

– Il va falloir remonter mamie (je l’appelle toujours mamie car elle me nomme toujours mon petit).

Je lui conseille bien sûr d’aller passer quelques jours chez son fils dans le Médoc, mais elle n’en a pas envie, préférant rester dans cette atmosphère où l’image de son chéri est encore partout. Elle a ressorti les photos d’un vieil album en cuir, leur mariage, leurs premières vacances à la mer, la naissance des enfants, la première 403…

Trois mois se sont écoulés.

Mamie se partage entre ses arrières petits-enfants qu’elle garde le mercredi et une visite dominicale avec les grands. Elle pleure tout le temps, ne mange qu’un bol de soupe le soir et se lève tôt.

Elle me demande de venir la voir souvent; en partageant un petit café, elle me raconte ses souvenirs, ses rires, ses peurs, ses angoisses qu’elle a eus avec son Robert pendant si longtemps.

– Tu sais qu’un jour (il y a 30 ans), il n’est pas rentré de la nuit ? Il a essayé de me faire croire qu’il s’était endormi chez son copain Phiphi. Je ne l’ai jamais cru, il ne me l’a avoué que deux mois avant qu’il ne parte : il avait dormi chez une fiancée mais il m’a juré qu’il n’était jamais rien arrivé. J’ai fait semblant de le croire et pourtant je savais qu’il me prenait pour une naïve. Mais tu sais, petit, ce n’est pas au vieux singe que l’on apprend à faire la grimace.

Les mois s’écoulent et Roberte déprime de plus en plus. J’essaye la parole réconfortante mais je suis obligé de passer à une thérapeutique plus forte : l’antidépresseur ! Le bonbon Prozac qui ne ramène pas le mari mais qui permet de mieux supporter son absence.

Cela fait deux ans que Roberte essaye de survivre. Son inscription au foyer lui donne un but une fois par semaine : scrabble, question pour un champion, des chiffres et des lettres : tout un programme !

Et puis un jour… elle m’appelle. Il est six heures du matin.

– Viens, petit, il faut que je te parle, je ne peux plus tenir, j’ai un secret à te dire…

Mon petit café serré est servi sur le napperon blanc, elle est déjà habillée, rouge à lèvres soulignant ses lèvres fines, bien coiffée, parfumée de ce parfum qui me rappelle ma grand-mère (Heure Bleue de Guerlain) . Elle a un petit sourire coquin.

-« Voilà mon petit, je crois que je suis amoureuse…

– Quoi ?

– Oui, mes enfants m’ont offert un ordinateur pour mes 83 ans. Je n’y comprends rien et j’ai demandé à Kevin (mon petit fils) de me montrer. En rigolant, je lui ai demandé de chercher des noms dans le « facebock » ou « fissebouc », enfin tu sais ce truc où l’on retrouve tout.

– Tu t’es mise sur Facebook, toi ?

– Oui, petit ! Mais ce n’est pas fini, j’ai repensé à mon premier amour quand j’avais 17 ans.

– Et alors ? (émoustillé par ce come back tant d’années après)

– Et alors, je l’ai retrouvé et j’ai appelé…

– J’ai pu lui parler et il m’a de suite reconnue, il était tout gauche, maladroit, il m’a résumé sa vie en deux minutes, puis il a raccroché brutalement. En fait, il est toujours marié et sa femme est très malade. Il m’a rappelé hier, il parlait doucement, il m’a demandé s’il pouvait venir dimanche. Il prétexte qu’il va voir un match de Rugby.

– Roberte, amoureuse pour une liaison coquine ?

– Oui mon petit, coquine !

Depuis six mois, tous les dimanches, Roberte attend son amant (rassurez-vous, c’est en tout bien tout honneur : prostate enlevée, désir coupé !) Il vient de 15h à 17h et, quand les joueurs doivent rentrer aux vestiaires, lui doit rentrer chez lui.

Il lui a acheté un petit piano car elle en jouait quand elle était jeune. Elle a réappris leur chanson préférée : L’Hymne à l’amour d’Edith Piaf…

 

23 Oct

Père et fille

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Myriam est handicapée mentale moyenne comme ils disent. Elle a un faciès ingrat avec une grande bouche, des lunettes à triple foyer. Elle est la fille de Farida.

Farida a eu une cirrhose alcoolique il y a dix ans. Elle est décédée il y a 4 ans. Elle vivait avec son ami Youssef depuis plus de 30 ans.

Myriam ne connait pas son père. Elle s’occupe de la maison selon ses moyens, fait le ménage, la vaisselle, le linge. Elle va dans un CAT pour faire des petits travaux trois fois par semaine.

Depuis la mort de sa maman, Youssef s’occupe d’elle, l’amène souvent en bus (il ne conduit pas). On ne peut pas dire qu’elle est malade, elle ne prend aucun médicament mais ils viennent me voir une fois par mois. C’est un couple bizarre, il est attentionné, lui prépare ses repas. Elle ne l’appelle ni papa, ni Youssef. Elle dit lui ou il.

Je n’arrive pas à savoir ce qu’elle pense, je ne sais si elle est heureuse, malheureuse, si elle comprend, si elle a des émotions.

Lui, il était concierge dans l’immeuble. C’est là qu’il a rencontré Farida et Myriam. Il a toujours une vieille casquette des Girondins que je lui ai donnée. Il ne la quitte pas, on pense même qu’il couche avec. Quand il vient me voir pour Myriam, il me laisse toujours 1euro en plus. Il me dit « c’est pour la sucette du petit ! » (oubliant sans doute que mon fils chéri aujourd’ hui a 26 ans !

Lui, il n’est jamais malade ! Il accompagne Myriam, se fait prendre la tension et repart, été comme hiver avec trop de vêtements, ce qui lui donne un corpulence reconnaissable. Il m’invite souvent à manger son couscous du vendredi et reprend son petit accent marocain « C’est le meilleur du monde, docteur ! Venez manger avec votre gazelle et les petits gazous ! »

Un jour, Youssef amène Myriam. Elle est très enrhumée, il est attentionné, l’aide à se déshabiller. C’est vrai qu’elle est maladroite. « Elle renverse tout me dit-il, elle casse une assiette par jour! »

Cette association fille beau-père est touchante. Il est si gentil avec elle et, elle, si imperméable à tout. Son sourire permanent ne permet pas de pénétrer dans son univers. Comprend t’elle, ressent-elle des émotions, des tristesses, de l’affection?

Lui aussi il sourit, toujours affable, généreux. Il ne sait pas lire. Il me demande souvent de lui traduire des feuillets administratifs. Je lui conseille souvent d’aller voir une assistante sociale pour s’occuper d’eux. Il refuse toujours, il ne veut pas que l’on rentre dans sa vie. Je suis la seule personne qu’ils côtoient. Pas d’ami, pas de famille, personne ! Seulement elle et lui !

Dès qu’elle est soufrante, fatiguée, il vient. C’est la sortie de la semaine, du mois.

Je ne suis allé chez eux qu’une fois. L’appartement est petit, très propre. Pas de photos, pas de décoration. Seul un vieux » transistor » fonctionne toute la journée, ils sont hors du temps, ils vivent en vase clos.

Il a un sacré caractère! Si j’ose lui demander d’aller consulter un spécialiste, il refuse toujours. Pourtant il en a besoin, ce pauvre Youssef ! Il n’entend rien, il y voit très mal et sa dentition me rappelle la mienne après mon match à Lavardac où les phalanges du deuxième ligne m’ont enlevé mon sourire naturel à tout jamais.

Un jour, panique à la maison ! Youssef m’appelle. Il est gêné. Myriam a vomi et se sent épuisée.

« Elle n’est pas enceinte, docteur? »

J’imagine mal comment la pauvre Myriam pourrait avoir eu une relation mais on ne sait jamais ..

« Je lui fais faire un test, Youssef.

– Tu es d’accord Mymi ?

– Oui, d’accord. » (en sachant très bien que si il lui avait posé la question inverse elle aurait répondu la même réponse !)

Evidement le test est négatif et Youssef semble soulagé non pas de ne pas avoir un enfant de plus à la maison mais il me dit :

« L’appartement serait trop petit ! »

Myriam est toujours identique à elle même, enfermée dans une bulle étanche à toute sensibilité.

Youssef est souriant mais je lui trouve mauvaise mine.

« Il faut faire un bilan Youssef!

– Jamais, tout va bien.

– Si, tu dois en faire un, je te trouve fatigué.

– Je veux bien mais c’est toi qui le fais!

– Ok, je passe demain avec les tubes. (J’adore faire les bilans sanguins ; cela me rappelle mon enfance quand j’accompagnais mon papa)

Le lendemain, il n’ouvre pas la porte et il y a juste un papier écrit d’une autre main que la sienne « je passerai te voir au cabinet docteur, j’ai dû partir amener la petite. »

Il n’est jamais venu. J’ai essayé de téléphoner plusieurs fois en vain. Je me dis que, de peur d’avoir une prise de sang et de savoir son diagnostic, il refuse de voir la seule personne qu’il connaisse: moi!

Je téléphone au CAT où elle travaille. Surprise, la responsable me dit qu’elle ne vient plus car son beau-père a prévenu qu’ils sont partis en famille en dehors de Bordeaux. J’émets des doutes sur ce départ car il m’a toujours dit qu’il n’avait pas de famille.

Alors, je décide d’y aller !

Je sonne plusieurs fois sans réponse. Puis j’ose frapper à la porte en m’étant fait ouvrir par une voisine. Elle aussi ne les a pas vus depuis un mois.

Elle m’ouvre la porte habillée avec un gros manteau et un bonnet en laine (type les bronzés font du ski ).

Il fait un froid glacial, elle me regarde en souriant et me dit un bonjour comme si je l’avais quittée la veille.

« ça va Youssef?

– Il est dans sa chambre.

Je rentre dans sa chambre et là, je vois le pauvre Youssef au fond du lit, gris, maigre comme un squelette. Il a des assiettes, des compotes, une compresse sur le front. Il est agonisant incapable de me répondre.

Depuis tout ce temps Myriam s’occupe de lui, le soigne, lui fait la toilette. Moi qui pensais qu’elle ne ressentait jamais rien enfermée dans son carcan autistique, elle s’est transformée en aide soignante, en infirmière en … fille dévouée pour son beau-père. Je ne sais comment elle a fait pour lui acheter les courses alimentaires, les médicaments. Elle est comme un animal auprès de son enfant malade. Je la croyais incapable d’avoir la moindre action sensée  et, par amour, elle trouve la force, l’intelligence nécessaire pour sauver celui à qui elle doit tout.

J’ai fait hospitaliser Youssef en urgence et j’ai négocié (avec grande difficulté) que Myriam soit hospitalisée en même temps.

Il a fait un ulcère de l’estomac et une énorme anémie. Le miracle humain s’est accompagné d’un sauvetage médical : six poches de sang, un anti- ulcère ont remis sur pied notre bon Youssef. Ils sont repartis main dans la main et, moi, une sucette cadeau pour mon fils dans ma poche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 Oct

La lune est belle

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C’est le genre d’homme que l’on appelle un emphatique. Il a 45 ans, la grande classe, le costume Hugo Boss toujours du dernier cri, une chemise blanche, une cravate pastel, des chaussures toujours bien cirées. La voiture gris métal, vitres teintées se gare toujours en double file. Il descend aussi vite que s’il devait prendre un train.

Il vient me voir régulièrement. Il déteste attendre, se met devant mon bureau pour passer avant les autres. Je le connais depuis dix ans et je ne peux dire quel est son travail, c’est du genre « consultant marketing business and communication « .

Il a une oreillette bluetooth en permanence à l’oreille et parle fort sûrement en direct avec New York, Londres ou Tokyo !!

Quand il vient me voir, il a préparé une fiche bristol pour soulever les points essentiels.

« Hi ! (il adore, comme Jean Claude Vandame, parler avec des mots anglais ) je viens pour many problèmes.

Hello Man (je lui fais donc une réponse très Vandame) Where is Bryan? in the kitchen ?

– Arrêtez de vous moquer doc’, je ne vais pas bien ! »

Il prend sa fiche et regarde : « tension artérielle? »

Je lui prends aux deux bras : 13/8 parfait !

Il raye sur le bristol et marque de son stylo Mont-Blanc plus gros que gros le chiffre rassurant.

– Insomnie ! When je vais au bed je ne dors pas, trop busy sûrement.

– Stilnox ?

– Oh, ok thanks, stilnox. »

Il barre insomnie.

« Maintenant doc’, examinez moi à fond, je pense que j’ai une grave pathologie au foie. »

L’examen clinique ne montre rien. Je lui propose un bilan. Il est ce genre de patient qui est un adepte d’internet pour diagnostiquer avant moi sa pathologie.

« Vu ma fatigue et ma gêne à droite, j’ai peut être une hépatite, un cancer du foie ? »

J’essaie en vain de le rassurer mais je lui confirme que ce n’est qu’après le bilan que l’on saura. Il m’interrompt prenant un appel auquel il répond par l’oreillette. Rayant le mot cancer sur la petite fiche et rajoutant un gros point d’interrogation. Il ne veut pas donner sa carte vitale, il me règle en augmentant le tarif, comme une aumône, palabrant sur le peu de reconnaissance des médecins.

Il revient toutes les semaines pour un nouveau problème. Il a eu le résultat du bilan, parfaitement normal. Aujourd’hui il a mal à la tête et, dans son questionnaire préparé, il est persuadé d’une tumeur cérébrale. Il veut un scanner !

« Je suis sûr que j’ai un glioblastome du tronc cérébral doc’!

– Pourquoi?

– Mal à la tête, fatigue, perte de poids :voilà ce que j’ai tapé sur le net et le diagnostic est évident ! »

Je lui explique les dangers de s’auto-diagnostiquer car les mots frappés sur le clavier auraient pu conclure par léger surmenage… mais il veut son scanner!

Il arrive une autre fois tout tremblant, mauvaise mine.

« Hello doctor, maintenant je l’ai !

– Quoi?

– Le cancer du colon ! »

L’examen, la symptomatologie et le contexte épidémique me font penser beaucoup plus à une gastro-entérite classique mais, avec ce style de malade, j’ai toujours peur. Je lui demande de faire mon traitement antigastro et nous explorerons plus tard s’il n’y a pas d’amélioration.

Chaque fois, je le vois déçu que je ne réponde pas à ses attentes, et pourtant il revient me voir car il dit qu’il n’ a confiance qu’en moi.

Cette inquiétude permanente me pousse un jour où je suis plus tranquille à lui poser des questions sur son stress permanent de la maladie.

Il me répond que tout va bien, qu’il n’invente rien que ses maux de tête, ses diarrhées, sa fatigue sont bien réels et que, si cela continue, il changera de médecin.

Il arrive un jour avec la main sur le coeur ayant des  difficultés à parler. Passant devant tout le monde, il s’avachit dans le fauteuil.

« Hi, doc’ je fais un infarctus, j’ai mal à la poitrine ! Ça me serre.

– Vous êtes stressé en ce moment?

– Ce n’est pas le problème, j’ai certes un gros souci de trésorerie  mais là j’ai mal !! »

Devant ce genre de signes je prescris toujours une demande de troponine (élevée dans les infarctus) et j’envoie systématiquement chez le cardiologue .

Il repart du cabinet presque satisfait que, pour une fois, je lui fasse faire un examen…preuve de mon inquiétude !

Le résultat une heure après est strictement normal, simple surmenage me confie mon copain cardio.

Il est secret sur sa vie personnelle. Je sais qu’il a deux enfants mais ne parle jamais de sa vie sentimentale en général. Aujourd’hui il est obligé de m’en parler car il arrive très inquiet:

« Je n’arrive plus à tout gérer doc’, je suis à bout, mes gosses, mon travail, ma vie intime.

Je suis surpris par ce « lâcher prise » et de le voir non pas connecté avec un businessman d’outre atlantique mais simplement avec la dure réalité de la vie.

N’ayant pas de temps ce jour là, je lui propose de venir manger le lendemain à midi dans ma cantine.

Evidement il arrive avec le quart d’heure de retard bordelais. Il rentre cheveux au vent, serre quelques mains, écrase sa cigarette et s’assoit devant moi.

« Désolé doc’, mon banquier est toujours en retard.

– Cela va mieux votre trésorerie ?

– Non, je vais déposer le bilan mais ce n’est pas grave, car, vu ce que j’ai, je n’en ai plus rien à faire !

– Vous avez quoi ?

– Le sida ! »

Pensant une fois de plus que son diagnostic venait du docteur Internet j’ose un petit sourire ..

«  Ne riez pas, pour une fois c’est vrai!

– Mais vous avez fait des examens ?

– Oui, j’ai donné mon sang et il m’ont téléphoné! »

A ce moment là, lui, qui depuis des années était soucieux, hypochondriaque majeur semble serein, décontracté. Il vient d’apprendre ce que certains ne supportent pas de savoir et lui semble heureux, libéré.

Il commence alors à tout me raconter, tout !

« Je ne vous ai jamais parlé, doc’ car ma vie est un secret. J’étais marié avec Isabelle, je l’avais connue à l’école, c’était la femme de ma vie. Nous avons eu un premier enfant, Baptiste, puis, très vite après, nous avons eu la petite Margaux. Après l’accouchement, Isa a fait une hémorragie, on l’a transfusée et, deux ans plus tard, on s’est rendu compte qu’elle était séropositive. Bêtement nous n’avons jamais rien dit, c’était notre secret. Nous avons dit à tout le monde quand elle a commencé sa maladie que c’était un cancer. Elle est partie deux ans plus tard. Depuis ce jour là, je n’ai jamais voulu faire le test, je suis venu vous enquiquiner toutes les semaines, je me suis inventé un cancer, un infarctus, une tumeur et, au fond de moi, je savais très bien que j’avais peur de voir la réalité en face. Je devais élever mes enfants, travailler, épargner mes parents .

Puis hier, mon fils a eu son diplôme d’ingénieur, ma fille est infirmière. Je suis allé donner mon sang pour savoir. Aujourd’hui doc’ je me sens bien, libéré de tant d’années de stress. »

Honnêtement j’avais beaucoup de mal à trouver ce patient sympathique, je le trouvais prétentieux, « frimeur » et hypochondriaque. Aujourd’hui, je découvre un homme merveilleux, humble, courageux, responsable. Je m’en veux de ne pas avoir pu déceler ses souffrances, d’avoir eu un jugement erroné.

Cela fait dix ans que cette histoire est arrivée. Il est soigné par tri-thérapie, ses résultats sont très bons, il est grand père et vit avec une très belle femme.

On peut parler de rémission sa charge virale étant toujours nulle. Il m’ a dit il y a quelques jours :

« Vous savez doc’, je suis en pleine forme, mes enfants et petit-enfant vont bien. Ma chérie est fabuleuse. Vous savez qu’en Asie quand par pudeur on ose dire à une femme qu’on l’aime on dit : «  la lune est belle !» . Alors, vraiment aujourd’hui, la lune est vraiment belle comme ma vie. »

 

 

03 Oct

Maman chérie

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Elles vivent ensemble toutes les deux : elle, Françoise, médecin scolaire qui ne travaille plus et Germaine, sa maman qui a perdu son mari d’un infarctus il y a deux ans.

Françoise a 52 ans. Elle reste à la maison pour s’occuper de sa maman. Elle forme un petit couple indissociable, toujours collées l’une à l’autre ; elles ont un rythme de vie très calibré. Le réveil sonne toujours tôt. Le petit déjeuner est un moment important : Françoise prépare jus de fruit, thé, omelette, kiwi et fromage. Tout est bio, le pain est nature sans adjuvant, le beurre au sel de Guérande. Elle le lui prépare sur un joli plateau et n’oublie pas de poser le Sud-Ouest du jour.

Germaine est en pleine forme pour ses 78 ans, aucune maladie, aucun médicament, une tension de jeune fille. Elle a bien accepté la mort de son mari.

Françoise beaucoup moins. Son père était un homme autoritaire se faisant servir à la maison comme au bureau. Elle l’admirait ! Elle n’a jamais eu d’homme dans sa vie. C’est un peu Cosette, un peu Cendrillon, beaucoup de dévouement et d’abnégation.

Le petit déjeuner terminé, Françoise passe de son rôle de serveuse à celui d’infirmière. Elle fait la toilette de sa maman de la tête au pied comme on le fait à l’hôpital. Germaine est complètement valide et autonome mais Françoise veut le faire pour ne pas qu’elle se fatigue ! La toilette dure une heure : les ongles des pieds, des mains, les cheveux etc, etc …

« Il est déjà 10h ! Nous devons aller à la pharmacie phyto pour acheter des huiles essentielles et de l’argile verte .

– Ma pauvre Françoise, nous y sommes allées hier !

– Oui, mais j’ai oublié les oligosols. Ne t’inquiète pas, j’ai acheté un fauteuil roulant pour t’éviter de marcher. Alors ne dis rien et dépêche toi !

– Mais c’est ridicule, je marche très bien! » (Germaine est en pleine forme et sa démarche, je vous le promets, est plus élégante que la mienne. Certes elle n’a pas joué au rugby, elle!!)

Le petit caniche habillé d’un imperméable, le fauteuil roulant dans le coffre de la Mercedes, elles partent comme on dit en » ville. »

Après un tour au marché bio de Saint-Pierre, cet équipage bizarre rentre vite à la maison, le repas doit être servi à midi. Au menu : soupe de potiron, limande fraiche et haricots verts.

Françoise m’appelle une fois par semaine pour sa maman. (Madame CPAM, je sais, vous allez m’en vouloir d’aggraver le trou mais sachez que je n’obéis qu’à l’inquiétude d’une fille pour sa mère! Et j’oublie souvent de me faire régler)

Rituel bien rodé ! J’arrive à 6h37, je sonne, je rentre, je salue Vodka la caniche, je pénètre dans la chambre de la reine mère, je la réveille en douceur et je l’examine. Sa fille a tout noté sur un cahier à spirale : tension, température, poids (avec une courbe). Je lui rappelle que sa maman est en pleine forme, qu’elle ne prend aucun médicament et que c’est excessif !

« Mais non, maman est essoufflée quand nous marchons au parc. Elle est fatiguée dès le deuxième tour !

– Vous connaissez son âge ?

– Il n’ y a pas de raison, mamy a vécu jusqu’à 102 ans ! »

Je dois avouer que ces visites me sont difficiles, non pas à cause de leur finalité mais à cause du jus de chaussettes que je dois absorber en guise de café et des galettes au sarrasin préparées pour moi ! Je me demande à chaque fois pourquoi je suis venu…c’est vrai que Françoise est si inquiète !

« Allo, Antoine il faut venir vite, maman va mal, elle fait un oap ! (œdème aigu du poumon).

– (5h32) Mais, qui est-ce ? (dans une élocution très stilnox !)

– Venez vite, vite !

– J’arrive ! »

– Je me lève vite, je m’entrave dans le tapis, je me prends la porte encore fermée, je mets mes chaussettes à l’envers, cherche mes clefs et ne trouve pas mes satanées lunettes ! Je les retrouve, (elles étaient sur mon nez !), je démarre en marche arrière et je fonce : il faut sauver Germaine !

Françoise m’attend dans la rue devant la résidence, les cheveux gris décoiffés, une chemise de nuit défraichie et Vodka sous le bras.

Je me précipite dans la chambre. Germaine a les yeux fermés, une perfusion au bras, un flacon de Glucosé a petit débit marqué 4h42, un brassard à tension à l’autre bras, un saturomètre (pour savoir son pourcentage d’oxygène) au bout du doigt. Je dégaine mon stétho le pose sur le coeur et là…

« Bonjour mon petit, qu’est-ce que vous faites là ?

– Je vous promets, docteur, maman a fait un oap. Vous la voyez bien mais tout à l’heure elle s’étouffait.

– Arrête tes bêtises Françoise, je suis allée dans la cuisine manger un petit caramel et je me suis étranglée parce que tu m’as fait peur !

– J’ai des preuves docteur, j’ai fait un tableau des constantes :Ta 15-7, pouls 77, SAT 96.

– Mais, c’est normal !

– Oui, mais j’ai eu peur, alors je lui ai donné deux Lasilix intraveineux.

Françoise m’appelle souvent pour des urgences imaginaires. Germaine se laisse faire, elle râle gentiment et semble à chacune de mes visites me faire comprendre « laissez la faire, elle n’a que ça ! »

Françoise se lève tous les jours de plus en plus tôt, elle est occupée 20h sur 24. Elle maigrit, se néglige, passe son temps à soigner sa maman qui n’a rien.

Elle a mis un lit de camp dans sa chambre, elle surveille au moins deux fois par nuit sa tension.

Je passe mon temps à essayer de faire comprendre à Françoise qu’elle surprotège sa maman au détriment de sa propre santé. Mais rien ne peut lui faire changer d’avis. Germaine se laisse toujours faire.

Françoise a besoin de moi pour prescrire des examens, radios, bilans… Je m’y oppose souvent passant des minutes à la convaincre. Elle me laisse repartir et, la porte à peine fermée, téléphone à SOS médecin pour essayer d’accomplir ce que je n’ai pas fait. Son statut de médecin arrive parfois à convaincre ces médecins urgentistes qui ne connaissent pas la malade et encore moins sa fille.

Françoise me demande de passer de plus en plus souvent. J’ai négocié trois choses:

Je ne prescris que ce que je juge utile, je me fais régler qu’une fois sur deux et surtout, surtout je ne bois plus de café Burlington(chaussettes).

Ce n’est plus la chambre d’un appartement coquet mais une salle de réanimation ! Germaine n’a toujours aucune  maladie grave. Françoise est amaigrie, je lui parle, je lui conseille d’aller voir un ami psychologue. Evidement elle hurle qu’elle n’est pas folle mais seulement une fille médecin qui, puisqu’elle ne travaille pas, peut éviter des soins onéreux pour la société et la sécurité sociale .

Je continue par tous les moyens, la colère, la menace d’abandon de mes soins d’ essayer de faire comprendre à Françoise que son attitude de surprotection est néfaste pour tout le monde.

Rien n’y fait ! Je continue à venir voir ce couple infernal, soignant-soignée malgré eux mais je m’épuise. J’ai toujours peur qu’un jour je ne me déplace pas pour un faux oap, un faux infarctus et qu’arrive un drame.

Françoise a acheté à ses frais des seringues et des perfusions. J’ai découvert cela le jour où elle m’a laissé seul dans la chambre de Germaine. Je discute avec cette pauvre mamie qui me semble perdue devant les agissements de sa fille.

« Oh, je sais qu’elle exagère mais, que voulez-vous que je fasse mon petit, nous ne sommes que toutes les deux. Vous savez, elle ne me laisse jamais seule, elle a licencié Nune la femme de ménage! Je suis en prison, à l’hôpital prison!

Je suis venu un jour avec un autre médecin pour qu’il m’aide. Elle m’en a voulu et ne m’a plus rappelé pendant trois mois. Une fois, en pleine nuit, elle m’a joint sur mon insupportable portable et ….j’y suis allé !

Rien de nouveau sous le soleil, rien n’a changé ! Germaine a un rhume que sa fille chérie a étiquetté détresse respiratoire. Elle a branché l’oxygène ! Je lui ai parlé deux heures durant ! Pour une fois elle m’ a compris, a surtout compris qu’elle présente un syndrome de Munchausen détourné. Elle est allée voir un psy, mais n’a jamais guérie.

Récemment, Françoise a dû s’absenter pour aller aux obsèques de sa tante à Balnot-la-Grange à 7 heures de voiture de Bordeaux. La voisine est venue le soir garder Germaine et a dormi chez elle. C’était la première fois que Françoise laissait sa maman depuis dix ans !

A 8h du matin je suis appelé. Germaine était partie dans son sommeil…

 

 

 

01 Oct

Rien qu’un regard

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Je le connais depuis mes années d’hôpital, il travaillait alors comme kiné dans le service. C’est un super masseur. Il a une sensibilité extraordinaire, les malades ne veulent se faire masser que par lui. Il est grand, costaud et a un humour qui permet de survivre dans ce service de traumatologie et de neuro-chirurgie.

Il est l’ami de tous, surtout des infirmières dans les rangs desquels son charisme fait des ravages. Nous, les petits coquins de carabins, nous lui faisons des blagues qu’il accepte avec le sourire. On chronomètre sa traversée du couloir semée d’obstacles et, quand il bat des records, il se met à manifester sa joie comme un joueur de foot qui vient de marquer un but.

Bien que non médecin, il fait des diagnostics cliniques merveilleux. Il trouve des pertes de sensibilité des membres inférieurs, remarque l’absence du fonctionnement d’un petit muscle de la main. Il a des doigts en or et une parole calme qui s’oppose aux cris des malades et au tumulte de l’hôpital.

Il est toujours là quand nous arrivons mais aussi quand nous partons. Il mange seul à la cantine de l’hôpital le midi, il a besoin de se reposer dans le silence, me dit-il. Tout, lorsque je le décris ainsi, semble simple et beau et pourtant …

Depuis la naissance Jean-Claude est non voyant ! Ce jeu stupide de chronométrage de la traversée du couloir, c’est lui-même qui me l’a proposé voulant me démontrer que si on veut, on peut !

Vingt cinq ans plus tard, en pleine consultation, la porte de mon bureau s’ouvre.

« Antoine, c’est Jean-Claude.

– Oh, Jean-Claude, depuis le temps, je t’ai perdu de vue !

(Je fais toujours des gaffes énormes !)

– Moi aussi coquin, je t’ai perdu de vue ! Je ne t’ai même jamais vu !

– Qu’est-ce que tu fais là ?

– J’ai vu de la lumière alors, je suis rentré…..

– Je vois que tu n’as pas perdu ton sens de l’humour, tu es malade ?

– Non, je ne travaille plus, je suis à la retraite et je m’embête. Comme j’ai besoin d’un petit bilan, j’ai pensé à toi, j’habite tout près de chez toi.

 

Il rentre dans mon bureau toujours les yeux fixés vers le ciel comme s’il essayait de chercher un brin de lumière pour essayer d’apercevoir une forme, un objet. Il arrive, avec sa main, à trouver la chaise où, délicatement, il pose son manteau attendant que je lui dise de s’asseoir.

« Fais moi un bilan complet, je vais me marier! Tu as vu ma femme?

– Non???

– Moi non plus, rétorque t’il, en éclatant de rire. C’est grâce à mon humour que je l’ai séduite alors je dois m’entraîner!

Je suis mal à l’aise mais si heureux d’entendre cette voix de Jean-Claude me rappelant mes années d’hôpital. Le jeudi, quand je jouais en universitaire au rugby, je l’amenais toujours avec moi. Il adorait venir « voir » les matchs et n’était pas le dernier à faire la troisième mi temps.

 

«  Alors tu vas te marier ?

– Oui, c’est une miraculée de la vie.  Elle a eu un trauma crânien. Je l’ai prise en charge, c’est ma dernière patiente du service. Elle ne parlait plus, ne marchait plus, elle a passé plus de huit mois à l’hosto et, tous les matins, je me suis occupé d’elle. Je lui ai parlé, un peu dragué et, le jour de sa sortie, elle m’a demandé mon téléphone. Après, tu me connais, j’ai fait mon Rocky et voilà, on se marie dans un mois ! Je viens te voir aussi pour autre chose. J’ai «lu», qu’aux Etats-Unis, un chirurgien opère des malades atteint de la même cécité que moi. Je dois avoir un bilan parfait, pas de tension, un poids idéal et un équilibre psychologique parfait.

 

– Tu pourrais retrouver la vue ?

– Non, pas vraiment mais je pourrais entrevoir des formes et de la couleur. J’en ai marre de m’imaginer que je couche avec Sophie Marceau ou Monica Belluci, je voudrais les apercevoir…au moins les formes.

L’examen clinique de Jean-Claude est parfait, sa tension légèrement élevée sûrement causée par l’émotion de retrouver son ancien complice de l’hôpital.

 

« Tu sais, Antoine, c’est un rêve fou, me marier, vivre à deux et espérer apercevoir celle que j’attends depuis 58 ans.

– Je comprends, que puis-je faire pour t’aider?

– Il me faut de l’argent, beaucoup d’argent. Tu peux essayer de me faire travailler en plus de ma retraite ?

– Comment?

– Je ne sais que masser, alors …

 

Alors, nous avons organisé une petite association et Jean-Claude a fait des massages relaxants aux gens stressés de voir la vie en face.

A l’heure où j’écris ce petit texte, Jean-Claude et sa nouvelle femme sont dans l’avion pour les Etats-Unis pour y « voir plus clair », comme il dit !!

 

 

 

 

27 Sep

Génération Y

 

soeurs

Vive les réseaux sociaux!

Une famille recomposée! D’un coté, un papa, Fred, avec deux enfants : Zoé, 16 ans et Nathan, 14 ans. De l’autre Béatrice, elle aussi deux enfants, Anaïs et Hugo, même âge. Cela fait bientôt 8 ans qu’un équilibre harmonieux règne dans cette petite villa du Bouscat. On y pratique la garde alternée et les enfants se retrouvent ensemble une semaine sur deux. Comme dit Fred : » j’ai une semaine de garderie, une semaine d’amoureux, c’est super ! »

Le petit coté amusant de l’histoire, c’est que j’étais le médecin des deux familles bien avant qu’ils ne se rencontrent. J’ai assisté au divorce de chacun, aux tristesses, aux pleurs, aux insomnies. Puis la renaissance, le balbutiement des premiers pas de la nouvelle vie amoureuse et enfin la réunion des deux familles.

Au début tout va bien, les enfants passent d’une maison à l’autre, se retrouvent à quatre du même âge, c’est le bonheur total! Béatrice gère l’intendance malgré son travail en grande surface. Fred est banquier et occupe un poste important dans une banque.

Le quotidien, la semaine où ils sont tous réunis, est bien rempli: réveil très matinal, les deux filles mettent un temps infini pour choisir leur tenue vestimentaire, se laver les cheveux et réviser sur un coin de table les devoirs. Les garçons traînent dans leur lit et doivent attendre au moins dix rappels avant d’émerger et descendre, hirsutes, avaler un bol de lait.

Depuis quelques temps, une jalousie s’installe entre Zoé et Anaïs.Il faut dire que l’adolescence de l’une ne ressemble pas du tout à celle de l’autre.

Zoé c’est la sportive, grande, élancée, elle vit en jogging, joue au basket, et s’amuse tout le temps avec les garçons. Anaïs, c’est la petite minette, coquette, figure de mode. Elle passe son temps à regarder sur le net les dernières promotions ou autres affaires vestimentaires. Elle a un petit fiancé, « l’homme de ma vie », dit elle. Ses nuits sont courtes car elle dort avec monsieur Facebook.

Depuis quelques temps, Fred a de la tension, il est fatigué et vient me consulter pour un bilan sanguin.

« J’ai mal à la tête, suis gonflé de partout, j’ai pris 6 kg! »

Cet homme est super, il ne parle pas de ses deux enfants mais des quatre. Il ne fait aucune différence entre eux.

« C’est que j’ai besoin d’être en forme avec les monstres, entre la Tony Parker ado et Miss France ce n’est pas une partie de repos tous les jours, elles ne cessent de se chamailler! Les deux mecs, ils sont avachis dans le canapé et jouent à la wii. Le travail est un mot qu’ils ne connaissent pas.

Le bilan de Fred est catastrophique: insuffisance rénale ! Ses reins ne fonctionnent pas, il doit consulter un néphrologue .

Le diagnostic tombe : malformation congénitale des deux reins ! Seule une dialyse peut permettre la survie de Fred en attendant, vu son jeune âge, une transplantation rénale.

Pendant ce temps là, le climat à la maison se détériore, Zoé et Anaïs se disputent en permanence. Les mots sont cruels entre ados si différentes.

« Toi, tu es obligée de te mettre du rouge à lèvres pour que l’on te remarque, ce n’est pas ton 1m50 qui va attirer l’oeil des garçons !

– Et toi, grosse girafe, avec ton jogging qui sent mauvais, tu penses qu’ils vont venir t’inviter au cinéma ? »

Les parents sont plus préoccupés par cette terrible maladie que par ces disputes même si un climat plus serein améliorerait bien des choses.

Les dialyses ont commencé trois fois par semaine. Fred est épuisé, il travaille à mi temps mais n’a plus la force de tout gérer. Béatrice est à bout.

Le niveau de querelles entre les deux filles est au maximum. Dimanche elles se sont battues ! Fred, en voulant les séparer, est tombé et a eu un gros malaise.

Il faut prendre des décisions, l’air est irrespirable. Anaïs ne veut plus rester une semaine entière avec sa maman, elle veut retourner chez son papa.

Elle est dure, il lui arrive même d’avoir des propos violents:

« Je ne vais pas gâcher ma vie entre un beau père malade et sa fille ignoble et méchante, je rentre chez papa ! »

La santé de Fred, son anémie, ses maux de tête sont si forts que, pour éviter des problèmes supplémentaires, le conseil de famille décide de renvoyer Anaïs. Elle viendra un week-end sur deux.

A partir de ce jour là, Anaïs n’est jamais revenue et, bien qu’au même lycée, elle ne parle plus jamais à Zoé, celle qui était, il y a si peu de temps, sa meilleure amie.

Les semaines sont longues et épuisantes. Fred est inscrit enfin sur la liste des transplantables et porte un bip à sa ceinture afin d’être prévenu immédiatement de l’arrivée d’un greffon. Il ne travaille plus, il est confiné dans sa maison. Béatrice est complètement dépressive, elle ne voit presque plus sa fille qui vit à temps complet chez son papa qui n’a pas refait sa vie. Zoé continue le basket comme si de rien n’était.

18 mois passent dans ce climat où se mélangent la maladie, la haine et l’épuisement.

Et puis, profitant d’une légère amélioration de l’état de santé de Fred, sa femme, entre deux dialyses, décide de l’amener se reposer en ce mois de juillet dans le Pays Basque, à Saint Etienne de Baïgorry. Dans ce petit paradis se trouve un hôtel où coule une rivière. Fred se sent bien, il regarde tous les matins les pêcheurs à la mouche se débattant avec des les truites sauvages. Il se régale sous les platanes des bons petits plats que Christine et Pascal lui préparent. II est heureux loin du tumulte du rein artificiel et de la brouille entre Zoé et Anaïs. Il lui arrive même de faire un peu de marche et de monter au col d’Ispéguy par le chemin des contrebandiers.

Un soir il déguste cette fameuse sangria blanche et monte très vite se reposer. Un orage violent l’empêche de trouver le sommeil. Cela l’importe peu, il est bien!

22 heures – L’hôpital de Bordeaux vient de recevoir un greffon rénal. On fait sonner son bip.

Baïgorry, c’est beau mais si perdu dans la montagne que les technologies ne passent pas toujours ! L’orage redouble et le téléphone est coupé dans l’hôtel. L’hôpital s’acharne en tentant, en vain, de joindre Fred. En désespoir de cause, ils appellent au domicile. Zoé est là en train de regarder la télévision.

« Nous n’arrivons pas à joindre votre père, nous avons un rein, il faut absolument le joindre! »

Zoé est bouleversée, elle ne sait pas quoi faire. Elle branche son ordinateur. Machinalement elle regarde son Facebook, joue à un son jeu addictif et voit ses amis connectés au même moment. Anaïs est connectée !

Anaïs est dans la maison de ses grandparents paternels à Itxassou, c’est à quelques kilomètres de Baïgorry.

Non, je ne vais pas reparler à Anaïs, avec tout ce qu’elle m’ a dit. Elle a abandonné notre famille, a laissé mon papa, ne nous a pas appelés depuis si longtemps …

Zoé a les yeux rivés sur cette petite lumière verte sur la droite de l’écran signalant qu’Anaïs est toujours connectée. Que faire?

Reparler à son ennemie pour son père ou attendre qu’un miracle se produise et qu’il soit enfin joignable ?

Elle a du cœur, Zoé, elle tape sur son écran en direction d’Anaïs un petit ….

« Coucou »

Anaïs ne répond pas. Elle réessaie.

« J’ai besoin de te parler, c’est grave.

– Tu as perdu ton jogging?

-Non, l’hôpital essaie de joindre Papa, il est à Baïgorry, toi tu es bien à Itxassou?

– Oui.

– Je peux t’appeler ?  Je vais t’expliquer.

-Vas-y.

– Ecoute moi pour une fois, papa peut être sauvé si tu te bouges ! Réveille tes grandparents, fonce à l’hôtel, fonce, je t’en supplie !!! »

– J’y vais !

Anaïs est allée à Baïgorry. Grâce à Christine et Pascal, Fred a été transporté en hélicoptère et a été transplanté.

 

Anaïs et Zoé se sont retrouvées dans la salle d’attente. Elles se sont embrassées si longtemps …

 

22 Sep

Monsieur et Madame Heureux

drmaison_couple La tête et les jambes…et quelles jambes ! Il y a parfois des situations, des portraits qui prêtent à rire. Pourtant si je n’avais pas mon esprit carabin coquin pour me protéger, je ne ferais que pleurer.

Quand je les vois arriver la première fois à mon cabinet, je me demande bien comment je vais faire pour garder mon sérieux.

Ils s’appellent Claude tous les deux et, pour les différencier, lui on l’appelle Coco. Très fier il rajoute Coco, comme mon perroquet du Gabon, en moins bavard ! Elle, c’est la tête ! Elle a une maladie génétique type myopathie et son handicap n’est, si on peut dire, qu’orthopédique. Elle lit Nietzche, Camus et Saint Augustin.

Tous les jours elle répète à son mari la phrase qu’elle a gravé dans son salon : »Aime et fais ce qu’il te plait ! » Il lui répond tous les jours : « Facile Madame intello, moi je ne sais ni lire ni écrire et j’ai des jambes en X » .

Coco, depuis la naissance, a une anomalie congénitale. Il est limité intellectuellement et a une malformation des jambes avec deux pieds bots. Cela dit, il a une volonté féroce et aide sa femme pour la mobilité. Elle aime à plaisanter et dit souvent : « Au royaume des aveugles les borgnes sont rois, alors bouge toi, le grand « . Grand, il est: 1m94 !

Sans l’offenser et avec beaucoup de tendresse je peux l’appeler mon Quasimodo préféré. Ils me disent souvent, nous ne sommes pas des handicapés, nous sommes Monsieur et Madame Différents en référence aux livres d’enfants, (Monsieur Distrait, Madame Etourdie, Monsieur Lent etc…)

Ils ne m’appellent que très rarement pour des visites à domicile. Ils veulent venir comme tout le monde. En toute franchise, cela ne m’arrange pas vu le temps…

Elle m’explique : « Nous venons chez le docteur une fois par mois. C’est notre sortie mensuelle ».

« Le matin où je viens vous voir je me lève plus tôt. On se lave la tête quand on vient voir son toubib chéri!  Et se laver les cheveux avec deux mains fermées on en gaspille du shampoing! Puis je prépare le petit déjeuner du grand et je le réveille sinon il dort jusqu’à 11h. Il ne mange pas, il dévore!  Soupe, fromage, charcuterie et son petit verre de rouge.

– Tous les jours ?

– Parfaitement, Monsieur Différent,  c’est aussi Monsieur Glouton.

– Vous savez, il est très vite midi et on part chez vous vers 13 h ».

Je comprends ce temps vu celui qui leur faut pour descendre de la voiture et  venir jusqu’à ma salle d’attente.

D’abord, il y a l’arrivée dans le parking. Elle a une vielle Twingo avec commandes au volant. Des petites erreurs de manettes et la pauvre Renault ressemble à la voiture du jeu des Milles Bornes marquée accident ( j’adorais jouer à ce jeu petit..) Après dix bons aller-retour pour prendre une place normale et non d’handicapés, Coco descend en premier, déplie sa carcasse d’un pas chaloupé genou contre genou, pieds disposés un intérieur, l’autre extérieur, bras à l’horizontale pour équilibrer le tout. Sourire aux lèvres, il fait le tour de la voiture pour ouvrir la porte de Madame (12 minutes) Claude pose ses jambes sur le goudron (5 mn) Coco se penche non sans se prendre très souvent le coin de la portière dans la tête (2 mn) et essaye de tirer Madame en dehors de la voiture.

La chute est fréquente et il se relève en éclatant de rire et en répétant:  » Aime et fais ce qu’il te plait » c’est ça, merci Saint augustin. Je l’aime peut être mais elle m’emmerde, Madame l’intello! Ensuite, une fois extirpée de la voiture, il lui tend un bras sans même attendre qu’elle déplie le sien. Ils s’avancent en une marche en canard s’en savoir qui retient l’autre. 23 minutes plus tard, ils arrivent dans mon bureau.

Elle a toute sa « vie médicale  » dans son sac Auchan  me disant à chaque fois :  » Vous connaissez mon cas mais … »

Lui semble heureux. C’est une sortie distrayante et reposante pour lui.  » Docteur, elle me tue Madame Intello, je dois me lever tôt (11h…) je dois nourrir Pepito et GaÏa

– Qui?

– Les deux chats, le gros noir au ventre qui pend et la petite minus zébrée.

– Arrête le grand, si on est venu aujourd’hui c’est grave, laisse moi parler ! Voilà Docteur, je sais ce que vous allez me dire mais j’ai bien réfléchi et le grand aussi d’ailleurs, nous voulons un enfant !!

A ce moment précis je ne sais pas si c’est sérieux ou si c’est un trait de l’humour habituel de Claude .

– Alors, Docteur, mon âge est il un problème pour ce désir sans nom de maternité?

– Quel âge ?

– 45 ans ! (je m’aperçois en fait que je ne le savais pas pouvant lui en donner facilement dix de plus )

– Qu’en pensez vous Coco ? Il rit :  » Aime et fais ce qu’il te plait ! quand Madame veut, elle a ! Alors un de plus ou pas !

– Un de plus ?

– On a quand même Pepito et Gaîa!

– Arrête toi, je te parle d’un enfant, un vrai un bébé d’ amour qui te ressemblera, qui aura tes beaux yeux bleus et qui sera gentil comme toi.

– oui mais peut être des jambes en x et un cerveau de poulet ..

– T’inquiète pas mon chéri, il sera le plus beau bébé du monde.

Cette scène devant moi me trouble: un amour si grand entre deux êtres et une folie d’avoir un enfant en étant handicapés comme eux ! Ils me demandent mon avis et, moi simple généraliste, je dois donner une réponse : oui, non, feu vert, feu rouge.

Ai-je le droit de dire que c’est inconscient, qu’il faut penser à l’enfant, à son avenir, aux moqueries de l’univers scolaire?

Et pourtant je suis sûr qu’il sera un être adoré, protégé. Combien de bambins ont des parents « normaux » qui agissent en monstres, en égoïstes. Ils ne donnent pas le dixième du potentiel d’amour que les deux Claude pourraient donner.

Je n’ai pas eu besoin de traduire ma pensée, Claude l’a comprise.  » Je sais, on est des vieux maboules, moi j’ai la tête, lui a des pauvres jambes mais on a quelque chose que d’autres n’auront jamais : on a du coeur et on s’aime.

J’ai tout fait pour les aider. Ils ont passé des heures et des heures en consultations de fécondation in vitro, en dossier d’adoption. Ils n’ont jamais eu d’enfant mais, pendant ces années de quête de bonheur maternel, ils n’ont pas vu qu’ils étaient différents.

Aujourd’hui, ils vont bien, clopin-clopant, ils promènent Thimbou, leur nouveau Labrador.

20 Sep

Narco

drmaison_lune

Il y a des gens chanceux et d’autres moins !

C’est une super famille nombreuse. Cinq des six enfants ont réussi leurs études, ingénieur, profession libérale, le sixième c’est Caliméro, le petit canard différent des autres. La famille est unie autour de la maman protectrice, très en forme malgré ses 88 printemps.

Ce petit dernier c’est Michel, surnommé Mimi par tout le monde.

Mimi, c’est avant tout un physique atypique. Il est petit, un faciès ingrat qu’il explique par son encéphalite à l’âge de 7 ans. Il vit en couple avec Jacqueline, elle aussi handicapé mentale modérée.

Mimi, c’est mon préféré de la famille.Il m’appelle Toinou, surnom que me donnait ma grand-mère. Il est habillé bizarrement, costume trop grand, six stylos qui dépassent de sa poche, une pipe fumante au coin des lèvres. Il porte des grandes lunettes noires qui cachent des cernes prononcées sur son visage.

La première fois que je le reçois, il m’explique que son handicap mental a commencé après cette encéphalite qui lui a valu des années d’hôpital.

Quand je discute avec lui, je suis frappé par son intelligence. Elle s’oppose à l’impression de retardé mental qu’il véhicule. C’est un peu Rain Man, il est cultivé, s’intéresse à tout, apprend par coeur le plan du château de Versatile, passe ses nuits sur internet et s’occupe de Jacqueline.

Elle, c’est un petit bout de femme, lunettes quadruple foyers, chignon et sourire perpétuels. Ils vivent en plein centre ville dans un petit appartement où l’odeur de L’amsterdamer embaume les murs jaunis. Il ne conduit pas, son grand frère lui a interdit de passer son permis,  cela le rend triste car il pense en avoir la capacité.

Jacqueline travaille dans un centre d’handicapés.Toute la journée, elle met des petites poupées en plastique dans des cartons. Lui, il travaille dans un centre aéro spatial où il est responsable de la barrière qu’il lève depuis sa cahute en verre entre deux lectures du journal qu’il décortique ligne par ligne .

Quand ils viennent au cabinet, ils arrivent toujours avec deux heures d’avance, « pour ne pas te rater mon Toinou » me dit-il à chaque fois.

Un soir, je rentre chez moi pas trop tard, mon beau-frère est là pour manger avec nous.Vu la chaleur de la journée, nous nous servons un petit pastis bien frais, quelques cacahuètes et nous passons à table. Menu du jour : un couscous ! J’adore ! Le gâteau au chocolat finit de me combler.

21h30, le téléphone sonne !

« Allo, mon Toinou, tu ne nous a pas oubliés ?

– Euh, pas du tout, j’arrive, je suis en visite. (Mimi et Jaqueline m’ont invité et, alors que je refuse souvent, j’avais accepté de venir diner avec eux, vu la sympathie que je ressens).

Je viens de finir de manger. J’ai un ventre prêt à exploser de semoule et de légumes et me voilà reparti vers un autre repas.

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez vous » dit Paul Eluard.  Quel rendez vous !!!!

Ils sont là devant moi, habillés sur leur trente et un, lui la pipe à la bouche, elle s’affairant en cuisine.

« On avait peur que tu nous aies oubliés.

– Pas du tout ! (plus Pinoccio que jamais)

– Je te serre un petit pastis?

– Euh, bien sûr » … et il rajoute quelques arachides qui me rappellent quelque chose.

Nous parlons de tout et de rien, de la maquette du château qu’il vient de finir, du napperon au crochet sur la table (oeuvre de Jacqueline) et nous passons à table …..

«  Je t’ai fait un couscous, ma mère est quand même née à Alger ! »

Me voilà pour réitérer le même repas 1 heure plus tard! (on s’étonne après que les abdominaux qui faisaient ma fierté du temps du rugby se soient transformés en baudruche ou air bag de la quarantaine !)

Le repas se passe bien. Touchants par leur naïveté et leur gentillesse, ils me parlent de leur travail, de leur vie d’êtres différents mais « quand on a que l’amour » cela suffit pour le bonheur.

Jacqueline me raconte, en aparté, que Mimi ne va pas très bien au travail, que les moqueries des gens lui pèsent et que son chef lui fait beaucoup de reproches.

Il n’ a qu’une seule mission, c’est d’ouvrir une barrière au personnel qui se présente au centre. Il dort très peu et, depuis quelques temps, se passionne pour des sites internet où il remonte le moral des tristes de la nuit !!

Pendant qu’il bourre sa pipe dans le salon je discute un peu avec lui.

« Alors mon Mimi, on t’embête un peu au boulot ?

– T’ inquiète pas, je fais mal mon travail paraît-il. Je suis fatigué et je m’endors devant la satané barrière.

Alors que nous sommes revenus dans la cuisine où Jacqueline nous sert des bananes flambées, (plus flambées que bananes) Mimi me raconte et me récite les souterrains du château de Versailles.

Alors on peut pénétrer par la porte arrière, on rentre par une porte dérobée, on avance à la bougie et on desc…..

Mimi ne finit pas sa phrase il est complètement endormi sur la table, il ronfle ! Je crois qu’il a un malaise, je me précipite.

Jaqueline me dit :

« T’inquiète pas, il s’endort souvent comme ça d’un coup et il va se réveiller comme si de rien n’était!

Mimi ressurgit de son coma de 15 mn (15 mn après deux pastis, deux couscous et deux bananes flambées c’est long !)

« Alors le souterrain s’éclaire et les tableaux de Louis XIV trônent sur le mur. »

Il vient de reprendre sa phrase là où il s’était arrêté.

« Cela t’arrive souvent ?

– Je ne sais pas Toinou, je dors. »

Jacqueline s’insurge :

«  Si tu ne passais pas tes nuits à faire ta Brigitte Lahaye sur internet tu serais plus en forme ! »

Je viens d’avoir un déclic, son problème au travail, cette barrière qu’il oublie de lever, cet endormissement brutal cataclysmique : Mimi fait de la narcolepsie essentielle !Un rendez vous chez un neurologue confirma ce diagnostic et le super médicament redonna toute la vigueur à notre Rain Man de Versailles.

Quelques mois plus tard Mimi vient me voir au cabinet. Il ne prend plus son traitement, cela l’énerve trop. Je lui explique la nécessité de reprendre le traitement et, pendant qu’il me parle, il se couche sur mon bureau et replonge dans les bras de Morphée!.

Je suis dans mon cabinet, la salle d’attente pleine, Mimi qui ronfle et moi qui n’ose pas le réveiller. Discrètement je fais sonner mon portable et Mimi surgit de sa torpeur et d’un coup :

« J’ai reçu du courrier pendant mes congés ?

– Oui ….. c’est ton ordonnance pour ne plus t’endormir sur mon bureau !!

– Tu as raison mon Toinou, je vais le reprendre !!! »